À 7 h 04, sa main est apparue au-dessus du garde-corps.

Le sachet de thé a traversé l’air et s’est écrasé sur mon balcon, juste à côté de ma tasse.

J’ai appuyé sur l’écran de mon téléphone.

La vidéo était lancée depuis plusieurs minutes. On y voyait clairement sa main, le sachet qui tombait, puis son visage lorsqu’il se penchait pour vérifier où il avait atterri.

Je n’ai pas crié. Je n’ai pas insulté mon voisin. Je n’ai même pas levé les yeux vers lui.

J’ai simplement ramassé le sachet avec une pince, je l’ai glissé dans un petit sac transparent et j’ai noté la date et l’heure sur une étiquette.

C’était le vingt-troisième.

Oui, j’avais conservé les autres.

Pendant les semaines précédentes, j’avais photographié chaque sachet, chaque tache sur mon linge, chaque dégât sur mon mobilier. J’avais également gardé les reçus du nettoyage et du remplacement du coussin extérieur.

Mon voisin pensait que je supportais ses provocations parce que j’étais trop gentille pour réagir.

Il se trompait.

J’étais simplement en train de constituer un dossier.

Je m’appelle Claire, j’ai cinquante-six ans et je vis dans cet immeuble depuis onze ans. Je connais presque tous les résidents, je nourris parfois le chat de la dame du troisième et je réceptionne les colis des personnes qui travaillent tard. Je n’ai jamais eu besoin de me quereller avec qui que ce soit.

Mais j’avais appris une chose au fil des années : certaines personnes confondent la gentillesse avec l’absence de limites.

Et mon voisin du 4B semblait déterminé à m’en donner une démonstration quotidienne.

À 9 heures, j’ai envoyé un courriel au syndic. J’y ai joint les vidéos, les photographies, la liste des incidents et les justificatifs des dégâts. J’ai demandé que le règlement de l’immeuble soit appliqué et que mon voisin soit officiellement averti.

Puis j’ai appelé le responsable de la copropriété.

— Claire, vous êtes certaine de vouloir lancer une procédure pour des sachets de thé ? m’a-t-il demandé.

J’ai regardé le coussin taché, posé près de la porte-fenêtre.

— Je ne lance pas une procédure pour du thé. Je signale un comportement répété, des dégradations et le refus explicite de mon voisin d’y mettre fin. Si je laissais tomber aujourd’hui, qu’est-ce qui l’empêcherait de recommencer demain avec autre chose ?

Il a gardé le silence un instant.

— Envoyez-moi les vidéos originales. Je vais m’en occuper.

J’ai ensuite fait quelque chose que je n’avais pas prévu : j’ai écrit un message sur le groupe des résidents.

Je n’ai nommé personne. Je n’ai insulté personne. J’ai simplement expliqué que des déchets provenant d’un étage supérieur étaient régulièrement jetés sur mon balcon et que je demandais aux témoins éventuels de signaler tout incident similaire au syndic.

La première réponse est arrivée en moins de deux minutes.

« Ce sont des sachets de thé ? Je pensais que c’étaient des feuilles mortes. J’en ai retrouvé plusieurs sur mon rebord de fenêtre. »

Puis une autre :

« Moi aussi, j’ai eu des déchets sur ma terrasse. »

Et une troisième :

« J’ai vu quelqu’un jeter quelque chose depuis le 4B, mais je ne voulais pas me mêler de ça. »

Je me suis adossée à ma chaise.

Je n’étais donc pas la seule.

À midi, le syndic m’a rappelée. Plusieurs résidents avaient confirmé des incidents semblables. Il avait prévu de convoquer mon voisin pour lui rappeler les règles de la copropriété et lui demander de cesser immédiatement.

Je n’avais pas besoin de vengeance spectaculaire. Les faits suffisaient.

Mais mon voisin, lui, n’avait visiblement pas reçu le message.

Le soir même, je l’ai croisé dans le hall. Il portait un sac de courses et affichait ce sourire satisfait que je connaissais trop bien.

— Alors, la police du thé a appelé des renforts ? a-t-il lancé.

J’ai continué à marcher.

— Le syndic vous contactera.

Il a éclaté de rire.

— Vous croyez vraiment qu’on va me faire quoi que ce soit pour ça ?

Je me suis arrêtée et je l’ai regardé calmement.

— Ce n’est pas à moi d’en décider. J’ai signalé les faits. La suite ne dépend plus de mon humeur, mais des règles que nous sommes tous censés respecter.

Pour la première fois, son sourire a vacillé.

Trois jours plus tard, une lettre officielle lui a été adressée. Elle rappelait les obligations des résidents et exigeait la cessation immédiate de ces agissements. Le syndic lui demandait également de prendre contact avec moi pour discuter de l’indemnisation des dégâts.

Pendant deux semaines, mon balcon est resté propre.

Pas un sachet. Pas une feuille. Rien.

J’ai même ressorti mes serviettes blanches et installé de nouveaux coussins sur mon fauteuil.

Puis, un samedi matin, quelqu’un a sonné à ma porte.

C’était mon voisin.