Le lendemain matin, Maître Sophie Morel est revenue à l’hôpital avec une chemise cartonnée et une expression que je ne lui avais encore jamais vue.
« Claire, il faut que vous soyez prête. Ce prêt de 480 000 euros n’est peut-être que la partie visible du problème. »
J’ai serré la couverture contre moi. Chaque respiration me rappelait la chute. Mais la peur qui me nouait le ventre n’avait plus rien à voir avec mes côtes.
« Qu’avez-vous trouvé ? »
Sophie a posé plusieurs documents sur la tablette.
La société de Thomas avait contracté trois emprunts en deux ans. Pour chacun, des garanties avaient été signées au nom de personnes différentes : un ancien associé, un fournisseur et, finalement, moi.
Deux de ces personnes contestaient déjà leurs signatures.
« Si les documents sont falsifiés, votre mari et votre belle-mère pourraient avoir organisé un système bien plus vaste que ce que nous imaginons. Nous allons transmettre les éléments aux autorités compétentes. »
À cet instant, mon père, assis près de la fenêtre, a relevé la tête.
« Ne vous précipitez pas sur les conclusions. Il faut les preuves, les originaux et les mouvements bancaires. »
C’était la première fois que je le voyais parler de Thomas comme d’un suspect potentiel plutôt que comme de mon mari.
Sophie a acquiescé. Elle avait déjà demandé la conservation des documents et préparait les démarches pour contester officiellement ma caution. Elle allait également répondre à la demande concernant Elsa, en joignant mon dossier médical, les témoignages disponibles et le message de menace de Thomas.
Puis mon père a sorti une enveloppe ancienne de sa sacoche.
« Il y a quelque chose que tu dois savoir sur moi. »
À l’intérieur se trouvait une copie d’un dossier d’enquête datant de plusieurs années. Le nom de Martine y apparaissait.
Je l’ai regardé, incrédule.
Avant de prendre sa retraite, mon père avait participé à une enquête financière portant sur un réseau de sociétés immobilières soupçonnées de dissimuler des dettes et de détourner des fonds. Martine avait été entendue à l’époque, mais les éléments disponibles n’avaient pas permis d’établir sa participation à une infraction.
Le dossier avait été classé sans suite faute de preuves suffisantes contre elle.
« Je ne t’en ai jamais parlé parce que je n’avais aucune raison de croire qu’elle ferait partie de ta vie », a-t-il expliqué. « Et parce que je ne voulais pas que mon passé décide de tes relations. »
Je comprenais soudain pourquoi Martine avait toujours été si nerveuse lorsque mon père était présent.
Mais il restait prudent.
« Ce vieux dossier ne prouve pas ce qu’elle a fait aujourd’hui. En revanche, il peut nous aider à identifier les questions à poser. Le reste devra être établi légalement. »
Pour la première fois depuis ma chute, j’ai senti que nous avions une direction.
Pas une vengeance. Une direction.
Deux jours plus tard, Chantal a accepté de témoigner. Elle avait entendu Martine me dire que je devais « signer sans poser de questions ». Elle avait aussi vu Thomas récupérer la lettre près de l’escalier avant l’arrivée des secours.
Mais ce qui a tout changé, ce fut un message vocal que Chantal avait conservé.
On y entendait Martine parler à Thomas, quelques minutes après ma chute.
« Elle ne doit surtout pas parler du prêt. Si elle raconte ce qui s’est passé, tu maintiens qu’elle a glissé. Et pour Elsa, il faut agir avant qu’elle ne recommence à nous accuser. »
Puis la voix de Thomas, basse et pressée :
« Je sais. J’ai déjà contacté mon avocat. »
Sophie a fait conserver le fichier et a organisé sa transmission dans le cadre des procédures engagées.
Thomas, lui, continuait de m’envoyer des messages. Il alternait entre les excuses et les menaces.
« Maman ne voulait pas te faire tomber. »
« Tu vas détruire notre famille pour une histoire d’argent. »
« Pense à Elsa. Elle a besoin de son père. »
Je ne répondais plus directement. Sophie m’avait conseillé de préserver les échanges et de ne pas me laisser entraîner dans des discussions qui pourraient être sorties de leur contexte.
Une semaine après mon hospitalisation, Thomas s’est présenté chez mon père.
Il ne savait pas que Sophie était là.
Il avait apporté un bouquet et un dossier à signer.
« Claire, on peut encore régler ça en famille. Tu retires tes accusations, je m’occupe du prêt et on rentre à la maison. Elsa nous attend. »
J’ai regardé les papiers qu’il me tendait.
Il ne s’agissait pas d’un simple accord pour régler le crédit. Le document prévoyait que je reconnaisse avoir accepté la caution et que je renonce à toute contestation concernant les signatures.
Il voulait que je confirme moi-même ce que je dénonçais.
« Et si je refuse ? » ai-je demandé.