Le lendemain matin, Julien entra dans la chambre de Claire avec une enveloppe kraft à la main.
Il avait passé une partie de la nuit au téléphone. Son visage était fatigué, mais son regard était déterminé.
— Claire, je dois vous montrer quelque chose. Je préfère que vous soyez assise.
Elle sentit son estomac se nouer.
— Est-ce que Thomas a eu un accident ?
— Non. Il est vivant. Et, d’après les informations que j’ai reçues, il est parfaitement capable de se déplacer et de répondre à ses avocats.
Julien posa l’enveloppe sur la table.
— En revanche, il a pris des dispositions financières plusieurs semaines avant votre accouchement. Je pense que vous devez savoir lesquelles.
Claire ouvrit l’enveloppe avec des doigts tremblants.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs copies de documents concernant une assurance-vie souscrite par Thomas. Le contrat avait été établi avant la naissance des jumelles. Le montant garanti était considérable, et Claire y figurait parmi les personnes dont la situation familiale était mentionnée dans le dossier.
Mais ce n’était pas le plus inquiétant.
Une note administrative, jointe au dossier par l’intermédiaire d’un professionnel chargé de vérifier les pièces, signalait que Thomas avait récemment demandé des modifications concernant les bénéficiaires et les informations relatives à son foyer.
— Je ne comprends pas, murmura Claire. Pourquoi préparer tout cela sans m’en parler ?
Julien ne prétendit pas connaître toutes les réponses.
— Je ne veux pas tirer de conclusions avant que les documents aient été vérifiés. Mais il y a une date qui m’inquiète : celle de la première demande. Elle précède votre accouchement de plusieurs semaines.
Claire relut la date.
Elle se rappela les soirées où Thomas s’enfermait dans son bureau, ses appels qu’il interrompait dès qu’elle entrait, ses questions étranges sur les comptes bancaires et les papiers de famille.
Elle avait attribué tout cela au stress lié à la naissance.
— Il savait qu’il allait me mettre dehors ?
— C’est possible qu’il ait préparé sa séparation. Mais nous devons établir ce qu’il avait réellement prévu et pourquoi.
Julien marqua une pause.
— Il y a aussi autre chose. Mon cabinet a reçu un appel d’une personne qui travaille avec votre mari. Elle voulait savoir si je vous connaissais personnellement et si je comptais vous héberger.
— Pourquoi s’intéresse-t-il à vous ?
Julien s’assit.
— Parce que mon entreprise est en négociation avec celle de votre beau-père depuis plusieurs mois. Thomas sait qui je suis. Il sait aussi que je travaille avec des juristes spécialisés dans les acquisitions et les montages financiers.
Claire sentit son cœur accélérer.
— Vous pensez qu’il voulait que je disparaisse ?
— Je pense que nous devons examiner sérieusement cette possibilité, sans affirmer ce que nous ne pouvons pas encore prouver.
Pour la première fois, Claire comprit que l’histoire de l’assurance-vie pouvait être liée à bien plus qu’une obsession pour un héritier masculin.
Elle n’était peut-être pas seulement confrontée à un mari cruel.
Elle risquait d’être mêlée à une affaire financière dont elle ignorait presque tout.
Trois jours plus tard, alors que Claire récupérait lentement ses forces, une avocate nommée Maître Élodie Bernard vint lui rendre visite.
Julien l’avait recommandée, mais il avait pris soin de préciser qu’elle ne travaillerait que pour Claire, jamais pour son entreprise.
Après avoir écouté son récit, l’avocate posa une question simple :
— Avant votre accouchement, votre mari vous a-t-il demandé de signer des documents ?
Claire réfléchit.
Puis elle se souvint.
Un mois auparavant, Thomas avait posé une pile de papiers sur la table de la cuisine.
— Ce sont des formalités pour l’entreprise, avait-il expliqué. J’ai besoin de ta signature avant vendredi.
Elle avait refusé de signer sans lire.
Thomas s’était énervé, puis avait rangé les documents.
— Tu ne me fais donc plus confiance ?
À l’époque, Claire s’était sentie coupable.
Maintenant, elle comprenait que son hésitation avait peut-être évité une catastrophe.
— Je n’ai rien signé, dit-elle.
L’avocate hocha la tête.
— Très bien. Nous allons vérifier les documents de l’entreprise, vos comptes et les éventuelles garanties établies à votre nom. Nous demanderons également les informations auxquelles vous avez légalement droit concernant votre situation familiale et les démarches engagées par votre mari.
Elle lui expliqua aussi les possibilités de signalement concernant l’abandon, les violences éventuelles et la mise en danger des nouveau-nés. Claire n’avait pas à choisir entre protéger ses filles et faire établir les faits.
Elle accepta d’engager les démarches.
Cette fois, elle ne chercherait pas à sauver les apparences.
Une semaine plus tard, un élément inattendu apparut.
L’avocate reçut une copie d’un courrier envoyé par Thomas à un conseiller financier. Le document évoquait une réorganisation patrimoniale liée à la succession de son père et à la reprise de l’entreprise familiale.