Le secret qu’Emma avait emporté avec elle

Pendant les premières vingt-quatre heures, Nathan se comporta comme il avait toujours vécu : en pensant que chaque problème possédait une solution, chaque porte une clé et chaque personne un prix qu’il suffisait de payer.

Il appela les hôtels de Bretagne, contacta ses assistants et demanda à son chauffeur de vérifier les gares parisiennes. Il téléphona même à plusieurs connaissances susceptibles d’avoir hébergé Emma.

Rien.

Elle avait désactivé son téléphone et n’avait laissé aucune adresse.

Le deuxième jour, Nathan se rendit chez Eleanor.

Sa mère l’attendait dans le salon, une tasse de thé intacte devant elle.

— Tu sais où elle est ? demanda-t-il.

— Non.

— Maman, c’est ma femme. Elle porte mon enfant !

Eleanor posa lentement sa tasse.

— Elle portait aussi ta solitude depuis des années, Nathan. Pourtant, tu ne t’en es jamais inquiété.

Il détourna le regard.

— Je ne pensais pas qu’elle souffrait autant.

— C’est précisément le problème. Tu ne pensais plus à elle.

Nathan s’assit, les mains jointes.

Il se souvenait des deux fausses couches. De la première, après laquelle Emma avait pleuré pendant des semaines. De la seconde, lorsqu’elle s’était enfermée dans la salle de bains pour qu’il ne la voie pas s’effondrer.

Il avait été présent, bien sûr. Il lui avait offert des fleurs, payé les meilleurs spécialistes et promis qu’ils réessaieraient.

Mais, chaque fois, il avait fini par retourner au travail, persuadé que l’argent et les solutions médicales suffiraient à réparer leur douleur.

Il n’avait jamais compris qu’Emma ne lui demandait pas seulement de l’aider à avoir un enfant.

Elle lui demandait de traverser cette épreuve avec elle.

— Je vais la retrouver, dit-il enfin.

Eleanor le regarda avec tristesse.

— Tu peux chercher son adresse. Mais tu ne peux pas exiger qu’elle te rende sa confiance.

Une petite maison face à la mer

À plus de cinq cents kilomètres de Paris, Emma s’était installée dans une petite maison louée à l’année, à proximité de Concarneau.

Le matin, elle se promenait au bord de l’eau. L’après-midi, elle préparait la chambre du bébé. Elle avait acheté un berceau d’occasion, quelques vêtements et une couverture jaune pâle.

Pour la première fois depuis longtemps, elle dormait sans attendre le bruit d’une clé dans la serrure.

Pourtant, certaines nuits restaient difficiles.

Elle se réveillait en posant instinctivement une main sur son ventre, puis regardait le plafond en essayant de ne pas penser à Nathan.

Elle l’aimait encore.

C’était ce qui rendait son départ si douloureux.

On ne cesse pas d’aimer quelqu’un simplement parce qu’il nous a blessés. Parfois, on part justement parce que l’amour ne suffit plus à rendre la relation supportable.

Un après-midi, sa voisine, Madeleine, une ancienne institutrice de soixante-sept ans, la trouva assise sur les marches de sa terrasse.

— Vous avez l’air de porter le monde entier sur vos épaules, ma petite.

Emma esquissa un sourire.

— J’essaie simplement de ne pas transmettre mes peurs à mon enfant.

Madeleine s’assit près d’elle.

— Votre enfant n’a pas besoin d’une mère qui ne pleure jamais. Il a besoin d’une mère qui sait qu’elle peut pleurer et continuer à avancer.

Ces mots firent monter les larmes aux yeux d’Emma.

Elle n’avait pas besoin qu’on lui dise qu’elle était courageuse. Elle avait besoin qu’on lui permette d’être fatiguée.

Elle finit par raconter son histoire à Madeleine, y compris ce qu’elle avait longtemps caché à Nathan.

Le bébé qu’elle portait n’était pas seulement une grossesse tant attendue.

C’était aussi la raison pour laquelle elle avait décidé de partir avant que sa peur ne devienne plus forte que sa volonté.

Le secret derrière les dix-huit semaines

Deux mois plus tôt, Emma avait reçu un appel de son médecin.

Après ses deux fausses couches, elle avait subi plusieurs examens complémentaires. Elle avait craint le pire lorsqu’on lui avait demandé de revenir pour discuter des résultats.

Le médecin lui avait expliqué que sa grossesse nécessitait une surveillance renforcée, notamment en raison de ses antécédents. Il ne pouvait pas lui garantir une issue particulière, mais il estimait que, pour l’instant, les examens étaient rassurants.

Emma avait pleuré de soulagement dans sa voiture.

Puis elle avait appelé Nathan.

Il n’avait pas répondu.

Elle lui avait envoyé un message : « J’ai quelque chose d’important à te dire. Peux-tu m’appeler ce soir ? »

Il avait répondu quatre heures plus tard : « Réunion interminable. Demain, promis. Je t’aime. »

Le lendemain, il était parti pour Londres.

Puis il y avait eu un autre déplacement, une autre réunion, un dîner avec des investisseurs.

Emma avait finalement appris à garder ses rendez-vous médicaux pour elle, non parce qu’elle voulait punir Nathan, mais parce qu’elle ne supportait plus de devoir lui réserver une place dans chaque moment important de sa propre vie.