J’ai relu le message de Caroline plusieurs fois, comme si les mots allaient finir par changer.

« Avec Sophie, au moins, tu pourrais encore avoir le fils que tu veux. »

Un fils. Même au moment de détruire notre famille, Julien et sa mère parlaient encore comme si mes quatre filles étaient une erreur à corriger.

J’ai appelé Caroline.

— Tu sais depuis quand ils se voient ?

Elle a hésité.

— Je ne sais pas s’ils ont une liaison, Claire. Mais Sophie vient souvent chez Monique. Et dimanche dernier, j’ai entendu maman dire que Julien avait enfin trouvé une solution pour « repartir à zéro ».

— Quelle solution ?

— Je ne sais pas. Mais fais attention. Maman m’a aussi demandé si tu avais encore les papiers de succession de ton père.

Mon cœur s’est serré.

Pourquoi s’intéressaient-ils à ces documents maintenant ?

Le lendemain, Maître Perrin m’a conseillé de vérifier les comptes auxquels Julien avait accès et de conserver tous les messages utiles. Je n’ai rien fait dans la précipitation. Je devais protéger mes filles, pas me lancer dans une guerre de suppositions.

En examinant les relevés, j’ai remarqué plusieurs virements que je ne reconnaissais pas. Ils provenaient de notre compte commun et avaient été envoyés vers une société de conseil dont Julien m’avait vaguement parlé. Au total, un peu plus de 18 000 euros sur six mois.

Je n’ai pas accusé Julien de vol. J’ai simplement transmis les documents à mon avocate.

Deux jours plus tard, elle m’a rappelée.

— Claire, j’ai besoin que vous veniez au cabinet. Il y a quelque chose que nous devons éclaircir.

Lorsque je suis arrivée, elle avait posé plusieurs documents sur son bureau. La société bénéficiaire des virements était liée à une petite entreprise récemment créée par Sophie. L’objet déclaré de cette entreprise était le conseil en gestion immobilière.

— Votre mari a-t-il déjà évoqué un investissement immobilier ? m’a-t-elle demandé.

J’ai secoué la tête.

Maître Perrin m’a expliqué que ces mouvements pouvaient avoir plusieurs explications, mais qu’il fallait en obtenir les justificatifs. Elle avait également découvert que Julien avait consulté un professionnel au sujet de la maison plusieurs semaines avant de me remettre les papiers du divorce.

Il ne s’était donc pas contenté de décider de partir. Il avait préparé son départ.

Et il semblait avoir envisagé de récupérer quelque chose qui ne lui appartenait peut-être pas.

Le soir même, Julien m’a appelée.

— Il faut qu’on se parle. Tu compliques tout avec ton avocate.

— Alors explique-moi les virements.

Un silence.

— C’était pour un projet.

— Quel projet ?

— Tu ne comprendrais pas.

J’ai fermé les yeux. Cette phrase, je l’avais entendue pendant des années. Chaque fois qu’il prenait une décision importante sans me consulter, il me faisait sentir que je n’étais pas assez compétente pour comprendre.

— Julien, tu as demandé le divorce quatre jours après mon accouchement. Tu m’as ordonné de quitter ma propre maison avec nos quatre filles. Tu ne peux pas maintenant me demander de te faire confiance sans explication.

Il a raccroché.

Le lendemain, Monique s’est présentée chez moi. Elle portait un gâteau, comme si elle venait rendre une visite ordinaire à sa belle-fille.

— Claire, nous sommes une famille. Il faut arrêter cette histoire d’avocats.

Je l’ai laissée entrer, mais je n’ai pas touché au gâteau.

— Vous saviez pour Sophie ?

Son sourire a disparu pendant une seconde.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Vous lui avez écrit que Julien pourrait avoir un fils avec elle. Vous saviez donc au moins qu’il envisageait une autre vie.

Monique a redressé les épaules.

— Une femme doit savoir quand son mariage est terminé.

— Et une grand-mère doit savoir que mes filles ne sont pas responsables des choix de leur père.

Elle s’est levée brusquement.

— Tu crois que cette maison te donne tous les droits ?

J’ai posé devant elle une copie de l’acte de propriété.

— Non. Mais elle me donne le droit de ne pas être chassée de chez moi.

Pour la première fois depuis onze ans, Monique n’a trouvé aucune réponse.

Les semaines suivantes ont été difficiles. Julien a contesté certains éléments, et les avocats ont poursuivi leurs vérifications. Les virements ont nécessité des explications et des justificatifs supplémentaires. Quant à Sophie, elle a fini par reconnaître qu’elle entretenait une relation avec Julien depuis plusieurs mois.

Mais le plus douloureux n’a pas été d’apprendre qu’il m’avait trompée.

C’est d’avoir découvert qu’il avait laissé ses filles grandir en croyant qu’elles étaient aimées sans condition, alors qu’il semblait leur reprocher de ne pas être nées garçons.

Un samedi, Julien est venu voir Léa, Manon et Zoé. Il a demandé à tenir Inès dans ses bras. Je ne l’en ai pas empêché, mais j’ai respecté le cadre convenu avec mon avocate. Les questions concernant les enfants seraient réglées séparément de notre divorce.