— Elle est où ? ai-je demandé. Dites-moi où est Élodie !

La commandante Morel m’a regardé droit dans les yeux.

— Votre femme est vivante. Elle a été transportée à l’hôpital pour une blessure au bras. Son état est stable.

Mes jambes ont failli céder.

— Et Marc ?

— Il a été interpellé pour des faits de violence et pour son rôle présumé dans une tentative de faire porter des détournements financiers à votre nom. L’enquête devra établir précisément les responsabilités de chacun.

J’ai fermé les yeux. Élodie était vivante. Mais je savais déjà que rien ne serait plus jamais comme avant.

Claire m’a montré un autre enregistrement. Après avoir renversé la table, Marc avait tenté d’effacer les fichiers de l’ordinateur. Sophie, elle, avait récupéré son sac et s’était dirigée vers la sortie. Ma mère était restée immobile, répétant qu’il s’agissait d’un malentendu.

Puis la voix d’Élodie avait retenti dans le salon.

— Tout est déjà transmis.

Marc s’était figé.

Le petit boîtier noir n’était pas une arme ni un dispositif destiné à blesser qui que ce soit. C’était un déclencheur relié à un système de sauvegarde et d’alerte que mon épouse avait préparé avec son avocat et les enquêteurs. Les éléments qu’elle avait réunis avaient été copiés sur plusieurs supports, et une procédure de transmission avait été programmée si elle ne confirmait pas sa sécurité.

La police avait déjà reçu une partie des preuves avant même mon arrivée.

— Elle savait qu’ils viendraient ? ai-je demandé.

— Elle avait identifié des indices montrant qu’une confrontation était probable, a répondu Claire. Nous avions pris des précautions. Mais nous ne pouvions pas prévoir exactement ce qui allait se passer.

J’ai alors compris pourquoi Élodie m’avait supplié de ne pas rentrer.

Elle ne cherchait pas à me tenir à l’écart de la vérité. Elle essayait de m’empêcher de devenir la prochaine cible.

Et pourtant, elle avait continué à m’appeler. Vingt-sept fois.

Je n’avais répondu à aucun appel.

Sur le trajet vers l’hôpital, ces chiffres tournaient dans ma tête. Je revoyais ses doigts tremblants lorsqu’elle me montrait les factures. J’entendais ma propre voix lui répondre : « Marc ne ferait jamais ça. C’est mon frère. »

J’avais transformé mon lien de sang en preuve d’innocence.

Au petit matin, j’ai retrouvé Élodie dans une chambre blanche. Son bras était immobilisé, une compresse couvrait une coupure près de son front. Lorsqu’elle m’a vu, elle a détourné les yeux.

— Élodie…

— Tu es venu.

Sa voix était faible, mais chaque mot m’a fait plus mal qu’un cri.

— Je suis désolé.

Elle a regardé le plafond.

— Pour quoi, Julien ? Pour ne pas m’avoir crue ? Pour avoir transmis à Marc les informations que je te confiais sur les comptes ? Ou pour m’avoir dit que j’étais devenue paranoïaque depuis mon accident ?

Je n’ai pas trouvé d’excuse.

Quelques semaines plus tôt, je lui avais même envoyé une capture d’écran d’un échange professionnel avec Marc, persuadé qu’elle cherchait à prouver quelque chose qui n’existait pas. Je ne savais pas que cette information lui avait permis de comprendre que son frère pouvait consulter certains de mes dossiers.

— J’ai cru que je protégeais ma famille, ai-je murmuré.

Elle a enfin tourné la tête vers moi.

— Moi aussi, je croyais que j’en faisais partie.

Je me suis assis près de son lit. Je voulais lui prendre la main, mais je n’ai pas osé.

— Je ne te demande pas de me pardonner maintenant. Je veux seulement t’aider à réparer ce que j’ai laissé faire.

— Alors commence par dire la vérité. Même si elle détruit l’image que tu as de ton frère.

Je lui ai promis que je le ferais.

Et, pour la première fois, j’ai tenu cette promesse.

Lors de mon audition, j’ai remis tous les documents dont je disposais, y compris les messages qui pouvaient me mettre en difficulté. J’ai expliqué comment Marc utilisait mon identifiant pour valider certains dossiers et comment j’avais négligé les anomalies signalées par Élodie.

Les enquêteurs ont progressivement reconstitué un système de factures fictives, de paiements à des prestataires liés à Sophie et de documents modifiés pour faire apparaître mon nom dans certaines opérations. Plusieurs mouvements restaient à examiner, mais les premiers éléments concordaient avec les alertes d’Élodie.

L’entreprise a été placée sous contrôle renforcé le temps des vérifications. Sophie a été entendue. Marc a contesté plusieurs accusations, tandis que ma mère a soutenu qu’elle n’avait fait que tenter de préserver la réputation familiale.

Puis un élément a bouleversé l’enquête.

Dans une sauvegarde retrouvée par Élodie, les enquêteurs ont découvert un message de ma mère adressé à Marc, envoyé quelques jours avant la confrontation :

« Si Julien découvre les comptes, il faudra choisir lequel de vous deux peut encore sauver le nom Delmas. »