À 00 h 36, Charles rappela Élise pour la première fois.
Elle ne répondit pas.
À 00 h 41, il rappela encore. Puis dix fois. À la onzième tentative, elle décrocha enfin.
— Qu’est-ce que tu as fait ? hurla-t-il. Mes comptes sont bloqués, mon avion a été annulé et la banque refuse de me parler !
Élise regardait les lumières de Paris depuis le bureau de son père.
— Je n’ai fait que demander aux institutions concernées de réexaminer les garanties que mon groupe avait accordées à tes sociétés.
— Tu es ma femme !
— Et toi, tu m’as frappée devant soixante témoins.
Un silence.
— C’était une dispute. Tu sais comment je suis quand je suis sous pression.
— Non, Charles. Je sais comment tu es quand tu crois que personne ne peut te tenir responsable.
Il reprit d’une voix plus basse :
— Élise, rentre à la maison. Nous allons régler ça en privé.
Elle eut un sourire amer.
— Tu avais pourtant une préférence pour les humiliations publiques.
Puis elle raccrocha.
Au siège du groupe Renaud, son père, Philippe, l’attendait avec Maître Morel et deux responsables financiers. Sur la table reposaient les contrats, les garanties bancaires et les documents attestant les participations détenues par les sociétés familiales.
— Tu es certaine de vouloir engager cette procédure ? demanda Philippe. Si nous retirons certaines garanties, Beaumont Transports risque de traverser une période très difficile. Il y a des milliers de salariés derrière cette entreprise.
Élise acquiesça.
— Je ne veux pas détruire l’entreprise. Je veux empêcher Charles de confondre l’entreprise avec sa propriété personnelle.
Maître Morel précisa que toute suspension devait respecter les clauses contractuelles, les obligations envers les prêteurs et les règles de gouvernance. Ils ne toucheraient pas aux salaires ni aux fonds destinés aux opérations courantes. En revanche, les dépenses personnelles de Charles, les avantages accordés sans autorisation et les garanties susceptibles d’avoir été obtenues sur la base d’informations inexactes seraient examinés.
— Nous allons demander un audit indépendant, conclut l’avocat. Et nous documenterons chaque décision.
Élise signa les premières demandes.
Pour la première fois depuis quatre ans, elle n’avait plus besoin de demander à Charles la permission de protéger ce qui lui appartenait.
À 02 h 15, la situation prit un tournant inattendu.
Deux policiers se présentèrent à la propriété de Saint-Cloud. Solange les accueillit avec indignation.
— Enfin ! Cette femme a volé un bracelet familial. Je veux qu’elle soit arrêtée !
L’un des policiers lui demanda de décrire précisément le bijou et de présenter tout document permettant d’en établir la propriété.
Solange ouvrit la bouche, puis se tourna vers Charles.
— Dis-leur ce que tu sais !
Charles affirma qu’Élise avait été la dernière personne à entrer dans le boudoir. Mais lorsqu’on lui demanda s’il l’avait vue prendre le bracelet, il dut reconnaître que non.
— Alors pourquoi l’avez-vous accusée publiquement ? demanda le policier.
— Ma mère était certaine de l’avoir vu sur elle !
— Non, intervint Victoire. Je l’ai vu dans son sac.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
— Tu viens de dire que tu l’avais vu dans le boudoir, murmura Charles.
Victoire se raidit.
— Je voulais dire… que je l’avais aperçu plus tôt.
Les policiers notèrent cette contradiction. Ils ne procédèrent à aucune arrestation sur la seule base de ces accusations, mais demandèrent que les déclarations soient clarifiées et que les éléments disponibles soient conservés.
Quand ils furent partis, Charles attrapa le poignet de Victoire.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
Elle se dégagea brutalement.
— Ne me touche pas !
— Tu m’as dit qu’elle avait pris le bracelet !
— Parce que ta mère m’a demandé de le dire !
Solange pâlit.
Le silence qui suivit fut plus violent que les cris.
Victoire regarda Charles, puis sa mère.
— Vous m’aviez promis que personne ne pourrait remonter jusqu’à moi. Vous m’aviez dit que si Élise était accusée de vol, elle perdrait sa crédibilité au moment où elle demanderait le divorce.
Charles la fixa, incrédule.
— Tu savais qu’elle allait divorcer ?
Victoire eut un rire nerveux.
— Charles, tu passes ton temps à me promettre que tu vas la quitter, mais tu n’as jamais rien fait. Ta mère m’a expliqué que ce scandale te donnerait enfin une raison de la chasser.
Solange tenta de l’interrompre, mais Victoire poursuivit.
— Et maintenant, tu découvres qu’elle détient les parts que tu prétendais contrôler. Tu crois vraiment que je vais couler avec toi ?
Elle prit son sac et quitta la pièce.
Charles resta seul avec sa mère.
Pour la première fois, il comprit que les personnes qui l’avaient encouragé à humilier Élise n’avaient jamais été aussi loyales qu’il le croyait.
Mais il n’était pas encore prêt à reconnaître sa propre responsabilité.