Paul relut la dernière phrase trois fois.
« Si des gens viennent me chercher, leur direz-vous que vous m’avez vue ? »
Ce n’était pas une simple demande de discrétion. C’était la question de quelqu’un qui avait peur.
Il posa le mot sur la table et appela son travail pour prévenir qu’il arriverait en retard. Puis il regarda Lou, qui déjeunait en silence.
— Tu crois qu’elle est partie parce qu’elle ne voulait plus nous déranger ? demanda-t-il.
Lou secoua la tête.
— Je crois qu’elle est partie parce qu’elle avait peur que les méchants la retrouvent.
Paul s’accroupit près d’elle.
— Comment sais-tu que ce sont des méchants ?
— Je ne sais pas. Mais quand les gens nous font du mal, on ne devrait pas avoir peur de leur dire non.
Il embrassa le front de sa fille, prit le mot et sortit.
Il commença par retourner à la gare de Perrache. Il interrogea le personnel des commerces voisins, sans donner trop de détails. Personne ne savait où Léa était allée. Une employée d’un café se souvenait toutefois d’une jeune femme brune qui était venue demander de l’eau avant l’ouverture.
— Elle regardait sans arrêt derrière elle, expliqua-t-elle. Quand une voiture noire s’est arrêtée devant la vitrine, elle a laissé son verre et elle est partie en courant.
Une voiture noire.
Paul repensa aux trois personnes qui l’avaient humiliée près de la boulangerie. Il ignorait si elles étaient liées à cette voiture, mais il comprit que Léa ne craignait pas seulement de dormir dehors.
Il rentra chez lui en fin de matinée. Sur le pas de la porte, une berline noire était garée de l’autre côté de la rue.
Un homme en descendit et s’approcha.
— Bonjour. Je cherche une certaine Léa. Une jeune femme brune, environ trente ans. On m’a dit qu’elle avait été vue dans le quartier.
Paul sentit son ventre se nouer.
— Pourquoi la cherchez-vous ?
L’homme lui adressa un sourire professionnel.
— C’est une affaire familiale. Elle est fragile en ce moment et nous voulons simplement la ramener chez elle.
— Elle est majeure ?
Le sourire disparut un instant.
— Bien sûr.
— Alors, si elle souhaite vous parler, elle le fera elle-même.
L’homme observa Paul avec une froideur qui ne correspondait pas à ses paroles rassurantes.
— Vous feriez mieux de ne pas vous mêler de cette histoire.
Paul referma la porte.
Ses mains tremblaient légèrement. Il n’était pas un héros. Il était un père veuf qui avait appris à se méfier du monde depuis qu’il élevait Lou seul. Mais il savait désormais une chose : il ne donnerait aucune information sur Léa à quelqu’un qui refusait d’expliquer clairement ce qu’il lui voulait.
Il appela une association lyonnaise d’aide aux personnes sans-abri et décrivit la situation. Une travailleuse sociale lui expliqua qu’il ne fallait pas tenter de confronter lui-même les personnes qui la recherchaient. Si Léa avait fui des proches menaçants, elle devait pouvoir décider à qui parler, et dans un lieu sûr.
Paul la remercia.
Il aurait pu s’arrêter là. Il avait donné un repas à Léa, l’avait abritée une nuit et avait refusé de la livrer à un inconnu. Il avait fait ce qu’il pouvait.
Mais Lou ne l’entendait pas ainsi.
— Papa, si elle est encore dehors, elle n’a peut-être même pas de petit-déjeuner.
Alors, avec l’aide de l’association, Paul laissa ses coordonnées au cas où Léa chercherait de l’aide. Il ne publia pas sa photo, ne donna pas son nom aux curieux et ne se lança pas dans une recherche dangereuse.
Il attendit.
Deux jours passèrent.
Le troisième soir, alors qu’il aidait Lou à terminer un puzzle, quelqu’un frappa doucement à la porte.
Paul ouvrit.
Léa se tenait sur le seuil, pâle et épuisée. Elle portait un manteau différent, trop grand pour elle. Son regard se posa immédiatement sur la rue.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne savais pas où aller.
Paul s’écarta.
— Entrez. Vous êtes en sécurité ici pour le moment.
Elle secoua la tête.
— Je ne peux pas rester. Je voulais seulement récupérer quelque chose que j’ai oublié.
— Quoi donc ?
Léa hésita, puis sortit de sa poche un petit bracelet en argent. Il était terni, presque noirci, mais une gravure apparaissait encore à l’intérieur.
« À ma Léa, pour toujours. Maman. »
Lou descendit l’escalier et s’arrêta en la voyant.
— Vous êtes revenue !
Léa tenta de sourire, mais ses lèvres tremblaient.
— Je voulais te remercier correctement.
Elle s’agenouilla devant la petite fille.
— Tu sais, ce que tu as dit l’autre soir… que ta maman aurait pu être une inconnue pour quelqu’un… Je n’arrêtais pas d’y penser.
Puis elle se redressa et regarda Paul.
— Je vais vous raconter. Mais vous devez me promettre de ne pas appeler ma famille.