Élodie resta longtemps immobile, la lettre bancaire entre les mains.
Elle ne voulait pas fouiller dans les affaires de Sophie. Mais le montant inscrit sur la première page l’avait frappée : 86 400 euros.
Lorsque Sophie revint dans la cuisine, elle comprit immédiatement.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans ton sac.
— Tu n’avais pas à regarder mes affaires !
— Je ne cherchais pas tes secrets. Je cherchais un chargeur. Pourquoi as-tu besoin de vendre la maison avant le 31 août ?
Sophie arracha presque la lettre de ses mains.
— Ça ne vous regarde pas.
Claire, qui venait d’entrer, posa doucement trois tasses sur la table.
— Si tu as des problèmes, tu peux nous le dire. Mais tu ne peux pas nous demander de signer un compromis sans nous expliquer pourquoi tu es aussi pressée.
Sophie éclata d’un rire amer.
— Bien sûr. Claire veut encore sauver tout le monde. Elle a passé quinze ans à s’occuper de maman, alors maintenant elle croit qu’elle a tous les droits.
Claire accusa le coup.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Tu n’as pas besoin de le dire. Tu étais là, tu gérais les rendez-vous, tu connaissais ses médicaments, tu avais les clés de toutes les pièces. Moi, j’étais à Lyon. Élodie était à Bordeaux. Et chaque fois que j’appelais, maman disait que tout allait bien.
Elle s’interrompit, les yeux brillants.
— Vous savez ce que ça fait de découvrir que votre mère a passé des années à construire quelque chose sans vous en parler ? De vous demander si elle ne vous faisait plus confiance ?
Pour la première fois, Claire entendit autre chose que de la colère dans la voix de sa sœur.
De la honte.
Et peut-être de la peur.
Élodie tira une chaise.
— Assieds-toi, Sophie. Nous allons t’écouter. Mais tu dois nous dire la vérité.
Sophie resta debout quelques secondes, puis s’effondra sur la chaise.
Son mariage s’était terminé trois ans plus tôt. Elle avait tenté de conserver son appartement lyonnais, convaincue qu’elle pourrait continuer à payer les mensualités malgré la baisse de ses revenus. Puis les factures s’étaient accumulées. Elle avait contracté plusieurs crédits pour couvrir les précédents, sans jamais avouer à ses sœurs qu’elle était au bord de la faillite.
— Je pensais que je retrouverais un emploi mieux payé, expliqua-t-elle. Je pensais pouvoir m’en sortir avant que quelqu’un le découvre.
— Et tu comptais sur la vente de la maison pour tout rembourser ? demanda Élodie.
Sophie hocha la tête.
— Je voulais régler mes dettes, garder ce qui resterait et recommencer ailleurs. Je ne voulais pas vous demander de l’aide.
Claire la regarda avec tristesse.
— Tu aurais pu nous parler.
— Pour que vous me regardiez comme une incapable ? Comme vous regardez maintenant l’atelier de maman, en pensant qu’elle était trop vieille pour savoir ce qu’elle faisait ?
Claire voulut répondre, mais aucun mot ne lui vint.
Sophie avait tort de leur cacher sa situation et de les presser de vendre. Pourtant, sa peur n’était pas imaginaire. Depuis des années, les trois sœurs s’étaient enfermées dans des rôles : Claire, celle qui restait ; Sophie, celle qui réussissait ; Élodie, celle qui arrangeait les conflits. Personne ne savait vraiment comment demander de l’aide sans perdre la place qu’elle occupait dans la famille.
Le lendemain, elles retournèrent toutes les trois dans l’atelier.
Mireille était déjà là, penchée sur le grand métier à tisser. En voyant les sœurs, elle s’arrêta.
— Vous avez décidé de vendre ?
— Pas encore, répondit Élodie. Nous avons besoin de comprendre ce que maman a construit ici.
Mireille les invita à s’asseoir. Elle leur expliqua les commandes, les tarifs, les délais et les dépenses. L’atelier rapportait de l’argent, mais ne constituait pas une fortune. Les revenus servaient à payer les matières premières, les clientes professionnelles et les six femmes qui y travaillaient. Jeanne avait conservé une petite réserve pour les mois difficiles.
— Elle ne cherchait pas à devenir riche, précisa Mireille. Elle voulait que nous puissions continuer à travailler ensemble. Elle disait que tant que ses mains sauraient tisser, elle aurait encore quelque chose à offrir.
Élodie caressa le bord d’un tissu.
— Et nous pensions qu’elle passait ses journées à regarder la télévision.
— Elle vous aimait, répondit Mireille. Mais elle voulait aussi être autre chose que votre mère malade.
Ces mots restèrent suspendus dans la pièce.
Claire s’approcha du grand métier. Sur une étagère, elle aperçut une enveloppe portant leurs trois prénoms. À l’intérieur se trouvait une lettre de Jeanne, écrite quelques mois avant sa mort.
Elle reconnut immédiatement son écriture penchée.
« Mes filles,
Si vous lisez ces mots, c’est probablement que vous avez ouvert la pièce que je vous ai toujours demandé de respecter. Je sais que vous ne comprendrez peut-être pas pourquoi je vous ai caché cet atelier.