À la place de Claire, je n’aurais pas accordé immédiatement ma confiance à Antoine. Mais je ne l’aurais pas non plus condamné sans connaître les faits. Après des années passées à vivre sous le contrôle de Laurent, Claire avait appris une chose essentielle : elle ne devait plus confier son avenir à quelqu’un simplement parce qu’il lui semblait bienveillant.
Ce matin-là, lorsque l’inconnu posa son dossier sur la table de la cuisine, Oslo se leva et vint se placer près de ma chaise.
L’homme avait une soixantaine d’années. Il portait un manteau brun, des chaussures couvertes de boue et tenait sous le bras une chemise cartonnée gonflée de documents.
— Vous êtes Claire Morel ?
— Oui.
— Je m’appelle Philippe Vignal. Mon grand-père était propriétaire de cette ferme avant sa vente. Je suis venu vous parler d’une irrégularité dans la succession.
Je désignai une chaise.
— Asseyez-vous. Et dites-moi précisément de quoi il s’agit.
Il sembla surpris que je ne me mette pas immédiatement à paniquer.
Il ouvrit le dossier et étala plusieurs copies d’actes notariés, des plans cadastraux et une lettre jaunie.
— Mon père a hérité de ces terres. À sa mort, une partie du domaine devait revenir à ma sœur et à moi. Or, au moment de la vente, il semblerait que certains documents n’aient pas été pris en compte.
Je parcourus les premières pages sans prétendre en comprendre chaque détail.
— Vous affirmez que la vente est illégale ?
— Je dis qu’elle pourrait être contestable.
— Ce n’est pas la même chose.
Il releva les yeux.
— Non. Vous avez raison.
Je refermai le dossier.
— Je ne signerai rien, je ne vous verserai rien et je ne quitterai pas cette maison sur la seule base de vos affirmations. Mon notaire examinera tout cela.
Philippe hocha la tête.
— C’est ce que je vous conseille.
Il rangea ses papiers, puis ajouta avant de partir :
— Il y a une autre chose que vous devriez savoir. Antoine connaissait l’existence de cette contestation depuis plusieurs mois.
Je sentis mon ventre se contracter.
— Pourquoi ?
— Il avait été chargé d’entretenir une partie des terres pour l’ancien propriétaire. Il connaissait les désaccords familiaux. Je ne sais pas ce qu’il vous a raconté.
Je ne répondis pas.
Lorsqu’il fut parti, je restai longtemps devant la fenêtre. Dehors, Brune broutait tranquillement, indifférente aux actes notariés, aux successions et aux querelles humaines.
Je l’enviai presque.
Pour la première fois depuis mon départ de Saint-Didier-au-Mont-d’Or, je me demandai si j’avais construit ma nouvelle vie sur un terrain aussi fragile que mon ancienne existence.
Puis je regardai mes mains.
Elles étaient abîmées par le travail. Mes ongles portaient des traces de terre. Une petite cicatrice traversait mon pouce depuis que j’avais réparé une clôture.
Ces mains avaient appris à traire une vache, à réparer une porte, à fabriquer du fromage et à remplir des formulaires administratifs que je ne comprenais pas toujours du premier coup.
Je n’étais plus la femme que Laurent avait convaincue de son incapacité.
Même si je devais perdre cette propriété, je ne redeviendrais pas cette femme-là.
Le lendemain, j’appelai mon notaire.
Il me demanda de lui transmettre chaque document et fixa un rendez-vous pour examiner l’historique de la vente, la succession et les limites cadastrales. Il me recommanda de ne prendre aucune décision avant d’avoir obtenu une analyse complète.
Pendant plusieurs jours, je me concentrai sur le travail.
Je livrai mes fromages, nettoyai le laboratoire et réparai la porte de la grange. Je m’occupai de Brune et d’Oslo. Pourtant, chaque fois qu’une voiture ralentissait devant la maison, mon cœur s’accélérait.
Le vendredi, Antoine vint me voir.
Je le laissai attendre quelques secondes sur le seuil avant d’ouvrir.
— Zoé m’a dit que Philippe était venu.
— Votre fille a eu raison de me prévenir.
Il baissa les yeux.
— Je suis désolé.
— Pour quoi exactement ?
Il releva la tête, pris au dépourvu.
— Pour ne pas vous avoir parlé du litige.
— Vous saviez que ma propriété pouvait être contestée ?
— Je savais qu’il existait un désaccord dans la famille Vignal. Je ne savais pas si cela aurait des conséquences sur la vente.
— Vous auriez pu me le dire.
— Oui.
Il ne chercha pas d’excuse. Cela me déstabilisa davantage qu’une longue justification.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
Antoine passa une main sur son visage.
— Parce que je pensais que l’affaire était ancienne, que le notaire avait réglé les choses et que je n’avais pas à me mêler d’une vente qui ne me concernait pas. Et puis, quand je vous ai vue arriver ici, j’ai compris à quel point cette maison comptait pour vous. Je ne voulais pas vous inquiéter pour rien.
Je croisai les bras.