Marc resta longtemps immobile, la lettre d’Élodie entre les mains.

Il connaissait Claire Beaumont de réputation. Elle était invitée dans les plus grands colloques, publiait dans des revues prestigieuses et venait d’être pressentie pour diriger un institut de recherche. Mais pourquoi Élodie, qui n’avait jamais parlé d’elle à la maison, l’aurait-elle accusée d’avoir volé sa méthode ?

Il retourna la feuille. Au verso, sa femme avait inscrit une date, un titre d’article et un numéro de dossier universitaire.

Marc ouvrit son vieil ordinateur et chercha les documents conservés dans les archives publiques. L’article était bien là, publié deux ans après la mort d’Élodie. Il portait le nom de Claire Beaumont et présentait une approche très proche de celle du cahier bleu.

Pourtant, une différence le frappa : certaines étapes de la démonstration étaient identiques, jusque dans une notation inhabituelle qu’Élodie utilisait depuis ses premières années d’enseignement.

Marc ne dormit presque pas cette nuit-là.

Il savait qu’une ressemblance ne suffisait pas à accuser quelqu’un de plagiat. Il lui fallait retrouver les dates, les versions originales et les éléments permettant de comprendre ce qui s’était réellement passé.

Le lendemain, il appela Alain Roussel.

Le professeur accepta de le recevoir dans son bureau, à condition qu’il apporte le cahier et la lettre.

Lorsqu’il vit les premières pages, son visage se figea.

— Où avez-vous trouvé cela ?

— Ma femme l’a écrit avant sa mort.

Alain tourna plusieurs pages, s’arrêtant sur des calculs annotés au crayon.

— Élodie m’avait envoyé une partie de ce travail il y a des années. Elle m’avait demandé de l’aider à vérifier une démonstration. Je savais qu’elle avançait sur cette conjecture, mais je ne savais pas qu’elle avait terminé cette partie.

— Vous connaissiez Claire ?

— Bien sûr. Elle était alors doctorante dans un autre laboratoire. Elle avait assisté à un séminaire où Élodie avait présenté une première version de ses idées.

Alain retira ses lunettes.

— Marc, je vais être prudent. Je ne peux pas vous dire que Claire a volé le travail de votre femme. Mais je peux vous dire que cette chronologie mérite d’être examinée.

Il lui conseilla de faire numériser le cahier, de conserver les originaux et de demander une expertise indépendante. Il accepta également de transmettre au comité scientifique les documents qu’il avait conservés, notamment un ancien courriel d’Élodie contenant une version préliminaire de la démonstration.

Pour Marc, cette découverte changeait tout. Il ne s’agissait plus seulement de prouver qu’il savait résoudre un problème mathématique. Il devait protéger le travail de sa femme sans laisser la colère décider à sa place.

Pendant les jours suivants, il travailla chaque nuit.

Inès s’installait parfois à la table de la cuisine avec ses devoirs. Quand elle levait les yeux, elle voyait son père comparer des pages, vérifier des hypothèses et reprendre les calculs depuis le début.

— Tu vas y arriver ? lui demanda-t-elle un soir.

Marc posa son crayon.

— Je ne sais pas encore.

— Maman disait que tu étais têtu.

Il sourit malgré lui.

— Elle disait surtout que je recommençais trop souvent les mêmes erreurs.

— Alors recommence jusqu’à ne plus en faire.

Cette fois, Marc rit franchement.

Au douzième jour, il trouva le passage qui lui résistait depuis des semaines. En reprenant l’idée d’Élodie « dans l’autre sens », il parvint à formuler un lemme qui permettait de traiter le cas resté ouvert dans sa démonstration.

Il vérifia chaque étape. Puis il recommença avec une autre approche, cherchant le contre-exemple qui ferait s’effondrer son raisonnement.

Il n’en trouva pas.

Cela ne signifiait pas encore que sa preuve était correcte. Mais pour la première fois, il disposait d’une démonstration complète qu’il pouvait soumettre à des spécialistes.

Le quatorzième jour, Marc entra dans l’amphithéâtre avec son cahier bleu, un dossier de trente-sept pages et Inès à ses côtés.

Claire était assise à la table du comité. Elle semblait parfaitement calme.

— Monsieur Delcourt, commença-t-elle, nous vous écoutons. Mais je rappelle que le comité évaluera uniquement la validité mathématique de votre travail.

— C’est ce que je demande, répondit Marc.

Il présenta ses hypothèses, expliqua les limites des approches précédentes et détailla son raisonnement. Au début, certains membres du comité prenaient des notes sans lever les yeux. Puis les questions devinrent plus précises.

Un mathématicien demanda à vérifier un cas limite.

Marc reprit son calcul au tableau.

Une autre membre du comité proposa un contre-exemple potentiel.

Marc examina le cas, reconnut une difficulté réelle, puis expliqua pourquoi elle ne contredisait pas le résultat, en ajoutant une condition qui manquait dans sa présentation initiale.

Il ne prétendit pas être infaillible. Il corrigea ce qui devait l’être.

Après près de trois heures, Alain Roussel referma son dossier.

— La démonstration semble prometteuse. Elle doit maintenant être examinée par des spécialistes indépendants avant toute conclusion définitive.