Colette resta immobile quelques secondes, les yeux ouverts dans la pénombre.
Elle entendit Sophie approcher, puis tirer les rideaux.
— Maman ? Tu m’entends ? On a amené quelqu’un pour t’aider avec quelques papiers.
Colette se redressa lentement, frotta ses yeux et regarda l’homme à la serviette en cuir.
— André est déjà rentré du travail ?
Ses trois enfants échangèrent un regard.
— Non, maman, répondit Philippe avec une douceur forcée. Papa est mort, tu te souviens ?
— Ah oui… bien sûr.
Elle baissa les yeux vers les documents.
L’homme se présenta comme un conseiller chargé de préparer la vente du terrain près de Saumur. Il expliqua qu’il fallait simplement recueillir sa signature pour avancer le dossier.
— Mais je ne veux pas vendre ce terrain, murmura Colette. André voulait que les petits-enfants puissent y jouer.
Laurent soupira.
— Maman, tu confonds tout. On en a déjà parlé.
— Ah bon ?
— Oui. Fais-nous confiance.
Elle regarda son fils aîné. Le petit garçon qu’elle avait tenu contre elle après ses cauchemars, celui pour lequel elle avait vendu ses bijoux afin de financer des études, lui demandait maintenant de signer un document qu’elle ne comprenait pas.
Pourtant, elle ne prit pas le stylo.
— Je voudrais lire.
Le conseiller hésita.
— Madame, le document est assez technique. Vos enfants pourront vous expliquer les points importants.
— Je sais encore lire, monsieur.
Le silence qui suivit fut bref, mais révélateur.
Sophie lui tendit finalement les feuilles. Colette parcourut les premières pages, puis s’arrêta sur une clause prévoyant la vente du terrain et une autorisation de gérer certaines opérations patrimoniales à sa place.
— Pourquoi cette autorisation est-elle nécessaire ?
Philippe croisa les bras.
— Pour te simplifier la vie.
— Et pourquoi Laurent serait-il le seul à pouvoir prendre ces décisions ?
Personne ne répondit.
Colette reposa les feuilles.
— Je ne signerai pas aujourd’hui.
Le visage de Laurent se durcit.
— Tu ne comprends pas les conséquences. Si tu continues à vivre seule, tu risques de perdre pied. Nous essayons de t’aider.
— Alors pourquoi êtes-vous si pressés ?
Cette fois, même le conseiller sembla mal à l’aise. Il referma sa serviette et déclara qu’il valait mieux reporter la signature, le temps que chacun puisse examiner les documents.
Après son départ, les trois enfants restèrent dans la salle à manger.
— Maman, tu nous fais peur, dit Sophie. Tu oublies des choses, tu poses des questions étranges… On ne sait plus quoi faire.
Colette sentit sa détermination vaciller.
Elle aurait voulu leur dire qu’elle avait tout entendu, qu’elle avait noté leurs phrases et qu’elle savait parfaitement qui ils étaient. Mais elle se tut.
Elle voulait connaître la suite.
— Je suis fatiguée, dit-elle simplement.
Laurent récupéra les papiers.
— On reviendra. Il faudra bien régler cette situation.
Quand la porte se referma, Colette se rendit dans sa chambre et appela Maître Delmas, le notaire qui avait accompagné André dans la préparation de leur succession.
Elle lui expliqua tout, sans exagérer ni omettre ses propres mensonges.
Le notaire resta silencieux quelques instants.
— Madame Martin, votre maison et votre terrain vous appartiennent. Tant que vous êtes en mesure de prendre vos décisions, personne ne peut vous obliger à les vendre simplement parce que vos enfants le souhaitent. Et surtout, ne signez rien que vous ne comprenez pas.
Il lui proposa un rendez-vous confidentiel afin d’examiner les documents et de vérifier les dispositions existantes. Il lui recommanda également de ne plus simuler de troubles de mémoire, car cela risquait de compliquer inutilement la situation.
Colette raccrocha, puis sortit son carnet bleu.
Pour la première fois, elle écrivit une phrase qui ne rapportait pas les paroles de ses enfants :
« Je ne veux pas passer le reste de ma vie à vérifier si mes propres enfants m’aiment. »
Les jours suivants, Laurent multiplia les appels. Philippe insista pour récupérer les relevés bancaires. Sophie proposa de prendre les clés de la maison « au cas où ».
Colette refusa calmement.
Elle décida ensuite de réunir toute la famille pour son soixante-dix-neuvième anniversaire. Elle invita ses enfants, ses petits-enfants, quelques amis de longue date et deux voisins qui l’avaient aidée après la mort d’André.
Sophie fut ravie.
— C’est une excellente idée, maman. Cela te fera du bien de voir tout le monde.
— Oui, répondit Colette. J’ai quelque chose à vous lire.
Elle ne précisa pas quoi.
Le jour de l’anniversaire, la maison fut remplie de conversations, de bouquets et d’assiettes. Le vieux cerisier, visible depuis la fenêtre, portait encore quelques feuilles dorées.
Laurent avait apporté un gâteau. Philippe s’occupait des boissons. Sophie accueillait les invités avec le sourire impeccable de celle qui voulait montrer que tout allait bien.
Après le repas, Laurent se leva pour porter un toast.