Marcel revint dans la cuisine avec le sucrier à la main.
— Tu as l’air nerveux, Antoine.
— Je suis fatigué. J’ai une journée chargée demain.
Antoine poussa doucement la tasse vers lui.
— Bois ton café. Nous avons encore quelques détails à régler.
Sous la table, Élodie sentit son estomac se nouer. Elle voulait bondir, renverser la tasse, hurler à son père de ne rien toucher. Mais Marcel lui avait ordonné de rester cachée.
Alors elle observa.
Son père prit la tasse, la porta près de ses lèvres, puis s’arrêta.
— Avant de signer, j’aimerais comprendre une chose. Pourquoi tiens-tu autant à cette maison ?
Antoine laissa échapper un soupir agacé.
— Nous en avons déjà parlé.
— Non. Tu m’as parlé de fiscalité, de succession et de simplification administrative. Je te pose une question simple : pourquoi cette maison ?
Antoine se pencha en avant.
— Parce qu’elle vaut beaucoup plus que vous ne le pensez. Le terrain est intéressant, la localisation aussi. Une fois le bien transféré, nous pourrons négocier avec un promoteur.
— Nous ?
— La société, Marcel. Ne jouons pas sur les mots.
Marcel regarda longuement son interlocuteur.
Puis il reposa la tasse sans boire.
— Et si je refuse ?
Le visage d’Antoine se durcit.
— Alors je devrai protéger les intérêts de ma femme.
— En la privant de son héritage ?
— En l’empêchant de commettre des erreurs.
Marcel acquiesça lentement, comme s’il venait de recevoir la dernière réponse qu’il attendait.
— Tu sais, Antoine, quand ma femme est morte, Élodie a passé des semaines à dormir sur ce canapé parce qu’elle avait peur de me laisser seul. Elle avait vingt-sept ans. Elle pensait que perdre sa mère signifiait perdre la moitié de sa famille.
Il désigna les photographies posées sur le buffet.
— Je lui ai promis que cette maison resterait un endroit où elle pourrait toujours revenir.
Antoine consulta sa montre.
— C’est touchant. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de souvenirs.
— Non, répondit Marcel. Nous sommes ici parce que tu veux me faire passer pour incapable de décider de ma propre vie.
Marcel repoussa définitivement sa tasse.
— Et parce que tu viens de mettre quelque chose dans mon café.
Le silence fut brutal.
Antoine ne bougea plus.
Sous la table, Élodie plaqua une main contre sa bouche.
— Vous délirez, lâcha finalement son mari.
Marcel sortit lentement son téléphone.
— Alors tu n’auras aucun problème à attendre l’arrivée de la police.
Antoine se leva si brusquement que sa chaise racla le parquet.
— Vous n’allez pas faire ça.
— Pourquoi ? Tu as peur qu’on examine ce flacon que tu viens de ranger dans ta poche ?
Le visage d’Antoine se vida de ses couleurs.
Il regarda la porte, puis Marcel, puis la tasse.
Pour la première fois de la soirée, il semblait avoir oublié son scénario.
La porte s’ouvre
Marcel avait appelé la police avant l’arrivée d’Antoine. Il avait expliqué qu’il craignait une tentative de pression concernant sa propriété et qu’il souhaitait que les policiers soient présents si la situation dégénérait.
Il n’avait pas prévu ce qu’il venait de voir.
Quand deux agents frappèrent à la porte, Antoine tenta de retrouver son calme.
— Tout cela est ridicule. Il y a un malentendu familial.
Marcel leur indiqua la tasse et expliqua ce qu’il avait observé. Les agents lui demandèrent de ne plus toucher ni à la boisson ni aux objets concernés, puis prirent les premières mesures nécessaires pour préserver les éléments utiles à l’enquête.
Antoine protesta, exigea de téléphoner à son avocat et affirma que Marcel cherchait à le piéger.
Puis une voix s’éleva sous la table.
— C’est moi qui dois vous parler.
Élodie sortit lentement de sa cachette.
Antoine recula d’un pas.
— Élodie ?
Elle se redressa, les genoux tremblants. Elle regarda l’homme avec lequel elle avait partagé douze années de sa vie.
— Tu m’avais dit que tu dînais avec un investisseur.
— Je peux tout expliquer.
— Tu as utilisé un rapport médical que mon père ne reconnaît pas. Tu as essayé de le pousser à signer des documents qui lui retireraient le contrôle de sa maison. Et je viens de te voir laisser quelque chose tomber dans son café.
Antoine secoua la tête.
— Tu as mal compris.
— Alors explique-le aux policiers.
Il tendit la main vers elle.
— Élodie, écoute-moi. Nous sommes mariés depuis douze ans.
Elle recula.
— C’est justement pour cela que je sais reconnaître ta voix quand tu mens.
Les policiers séparèrent les deux hommes et recueillirent les déclarations. Antoine ne fut pas déclaré coupable sur-le-champ : la nature du produit, ses effets éventuels et les circonstances exactes devaient être établis par des examens et une enquête.