Je suis restée sous la pluie, incapable de bouger, les yeux fixés sur les deux notifications.
92 000 euros.
C’était presque le montant que j’avais prévu d’utiliser pour payer les salaires, les fournisseurs et les charges du trimestre suivant.
Si ce virement aboutissait, Atelier Noma risquait de se retrouver en difficulté en quelques heures.
J’ai essayé d’appeler ma mère. Elle a rejeté l’appel.
J’ai appelé mon père. Messagerie.
Puis Julien m’a envoyé un message.
« Ne complique pas les choses, Claire. Tu dois te reposer. On s’occupe de tout. »
C’est à cet instant que ma peur a changé de nature.
Je ne voulais plus qu’ils m’aiment. Je voulais protéger ce que j’avais construit.
La nuit où j’ai cessé de demander la permission
J’ai rejoint une pharmacie encore ouverte, à quelques rues de la maison. La pharmacienne m’a donné de quoi nettoyer mon genou et m’a aidée à appeler un taxi.
Je suis allée directement chez mon amie Sarah, qui m’a ouvert la porte en pyjama.
En me voyant trempée, blessée et tremblante, elle n’a posé aucune question inutile. Elle m’a installé une couverture sur les épaules, puis a appelé les secours lorsque ma jambe s’est remise à faiblir.
Après un nouvel examen médical, les médecins m’ont expliqué que le stress et l’épuisement pouvaient aggraver mes symptômes, sans que cela signifie que chaque problème neurologique venait de mon émotionnel. Ils m’ont conseillé de respecter mon traitement et de ne pas rester seule si mon état se dégradait.
Le lendemain matin, j’ai contacté mon avocate et le directeur financier d’Atelier Noma.
— Je veux que personne ne valide ce virement sans vérification. Et je veux savoir qui a demandé le changement de présidence.
Il a marqué une pause.
— Claire, nous avons un problème plus important que le virement.
Mon ventre s’est noué.
Il m’a expliqué qu’une demande de modification des pouvoirs bancaires avait été transmise à notre établissement financier. Elle était accompagnée d’un procès-verbal prétendant que les associés avaient voté ma révocation et désigné Julien à ma place.
Or, je n’avais convoqué aucune assemblée et je n’avais signé aucun document de ce type.
— Vous avez vérifié les signatures ?
— Nous avons signalé des incohérences. La banque a suspendu les opérations sensibles le temps de contrôler les pièces. Le virement n’a pas été exécuté.
J’ai fermé les yeux.
Pour la première fois depuis la veille, j’ai pu respirer normalement.
Mais le directeur financier n’avait pas terminé.
— Il y a aussi des factures inhabituelles. Plusieurs paiements ont été demandés au profit d’une société appelée JM Conseil. Le bénéficiaire est lié à votre frère.
Je connaissais cette société. Julien l’avait créée deux ans auparavant pour son prétendu cabinet de conseil en développement commercial.
Il n’avait jamais apporté un seul client à Atelier Noma.
Pourtant, depuis plusieurs mois, des factures de « stratégie », de « restructuration » et d’« accompagnement de direction » s’accumulaient dans notre système comptable.
Le montant total dépassait 64 000 euros.
J’ai senti mes mains devenir froides.
Ce n’était pas seulement une tentative de prendre le contrôle de mon entreprise. Il était possible que de l’argent en ait déjà été détourné.
Ce que mes parents avaient préparé
Mon avocate m’a conseillé de ne pas confronter ma famille et de conserver tous les éléments disponibles.
J’ai donc transmis les notifications bancaires, les courriels professionnels, les factures suspectes et les documents concernant la prétendue cession de mes actions.
J’ai également demandé à mon équipe informatique de sécuriser mes accès professionnels, de révoquer les sessions inconnues et de préserver les journaux de connexion.
Puis j’ai déposé plainte pour les faits que je pouvais documenter : les violences de mon père, la rétention de mes affaires et les soupçons de falsification et de tentative de détournement de fonds.
Je n’ai pas demandé à mes employés de choisir un camp. Je leur ai simplement expliqué que les opérations financières sensibles seraient désormais soumises à des contrôles renforcés.
Trois jours plus tard, un enquêteur m’a rappelée.
— Madame Martin, nous avons commencé à vérifier les documents transmis à la banque. Plusieurs éléments méritent des investigations complémentaires.
— Vous pensez que mon frère a falsifié ma signature ?
— Nous ne pouvons pas encore l’affirmer. Nous devons faire examiner les documents et entendre les personnes concernées.
Il m’a ensuite posé une question inattendue.
— Votre famille connaissait-elle les échéances financières de votre entreprise ?
— Oui. Je leur avais parlé de certains contrats importants.
— Et votre frère avait-il accès à votre ordinateur professionnel ?
J’ai repensé à la scène derrière la vitre. Julien, assis à ma place, ouvrant mon ordinateur pendant que ma mère gardait mon classeur.
— Oui, ai-je répondu. Il l’avait entre les mains quand mon père m’a mise dehors.