Julien relut la facture trois fois. Le nom du fournisseur, le numéro SIRET, la date… tout correspondait. Mais ce qui lui glaçait le sang, c’était l’annotation de Camille.
« Thomas prévenu. Vérifier avant paiement. »
Il ouvrit les archives comptables de l’entreprise et compara les factures d’Atlantique Fournitures avec les relevés bancaires. Plusieurs paiements avaient été effectués pour du matériel jamais livré. D’autres correspondaient à des quantités impossibles à justifier sur les chantiers concernés.
Le montant total dépassait les 180 000 euros.
Julien appela Thomas.
— Tu te souviens d’Atlantique Fournitures ?
Un silence, à peine une seconde, mais suffisamment long pour le faire tiquer.
— Bien sûr. Pourquoi ?
— J’ai retrouvé une facture que Camille avait signalée avant notre divorce.
Thomas soupira.
— Tu vas vraiment recommencer avec cette histoire ? Elle cherchait déjà à me faire passer pour un escroc à l’époque. C’est pour ça que je t’avais montré les photos. Elle voyait que tu me faisais confiance et elle voulait nous séparer.
Julien sentit une colère familière remonter. Pendant deux ans, il avait répété cette version à tous ceux qui voulaient l’entendre. Pourtant, cette fois, il remarqua quelque chose : Thomas n’avait pas demandé ce que contenait la facture. Il avait immédiatement parlé de Camille.
— Je te rappelle, dit Julien avant de raccrocher.
Le lendemain matin, il se rendit au marché sans prévenir personne.
Camille installait des cagettes de pommes lorsqu’elle le vit arriver. Son visage se ferma aussitôt.
— Je ne suis pas là pour parler de nous, précisa Julien. J’ai retrouvé une facture que tu avais annotée. Elle concerne Atlantique Fournitures. J’ai besoin de comprendre.
Elle resta silencieuse quelques secondes, puis posa son couteau.
— Tu as enfin regardé les documents ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
— Deux ans plus tard.
Il encaissa la remarque sans se défendre.
Camille lui expliqua qu’à l’époque, elle s’occupait encore d’une partie de l’administration de l’entreprise. En contrôlant les factures, elle avait remarqué que certains fournisseurs facturaient du matériel en double. Elle avait demandé des justificatifs à Thomas, qui lui avait répondu que les écarts seraient régularisés.
Mais les pièces promises n’étaient jamais arrivées.
Elle avait alors rencontré un ancien employé d’Atlantique Fournitures dans le hall d’un hôtel. L’homme, un comptable qui souhaitait quitter l’entreprise, lui avait proposé de lui remettre des copies de bons de livraison et des échanges de courriels. Ils avaient choisi cet endroit parce qu’il était proche de son travail et qu’il ne voulait pas être vu en train de transmettre des documents à une personne extérieure.
— Thomas a dû apprendre que j’avais rendez-vous avec lui, conclut Camille. Je ne sais pas comment il a obtenu les photos. Je sais seulement qu’elles sont arrivées chez toi avant que je puisse t’expliquer quoi que ce soit.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais envoyé les preuves après notre séparation ?
Camille eut un sourire triste.
— J’ai essayé. Tu avais bloqué mon numéro. J’ai envoyé un courrier à ton avocat, mais il m’a répondu que tu ne souhaitais plus recevoir de messages de ma part. Je ne pouvais pas entrer chez toi avec des dossiers sous le bras.
Julien sentit la honte lui serrer la gorge.
Il avait pris des photographies pour une preuve de trahison, alors qu’elles ne démontraient qu’une rencontre. Il avait préféré la certitude confortable de son meilleur ami à une explication qui risquait de bouleverser sa vie.
— Je suis désolé, Camille.
— Je ne te demande pas de me croire sur parole aujourd’hui. Vérifie les documents. C’est ce que j’aurais voulu que tu fasses à l’époque.
Elle reprit son travail. La conversation était terminée.
De retour au bureau, Julien engagea un expert-comptable indépendant et demanda à son avocate de préserver les archives. Il évita de confronter Thomas directement avant d’avoir sécurisé les éléments disponibles.
Les vérifications révélèrent plusieurs anomalies sérieuses. Des factures avaient été émises par des sociétés liées à un même réseau de prestataires. Des paiements avaient ensuite été transférés vers un compte appartenant à une petite société de conseil dont Thomas était le bénéficiaire effectif. Certaines signatures sur les bons de livraison ne correspondaient pas à celles des responsables de chantier.
L’expert ne pouvait pas encore affirmer que chaque opération était frauduleuse, mais il estima que les éléments justifiaient un examen approfondi. Julien fit suspendre les paiements non exécutés et transmit les pièces à son avocate, qui lui recommanda de signaler les faits aux autorités compétentes.
Thomas comprit bientôt que son associé avait découvert quelque chose.
Il entra dans son bureau un vendredi soir, ferma la porte et posa les deux mains sur la table.
— Tu es en train de détruire notre entreprise pour une facture vieille de deux ans.
— Je vérifie des paiements que je ne comprends pas.