À 23 h 40, Camille arriva devant le bistrot de sa mère, près du marché d’Aligre.

La pluie avait cessé, mais Léa grelottait dans son manteau trop fin. Camille la porta jusqu’à la porte, introduisit la clé en laiton dans la serrure et tourna lentement.

Un déclic.

L’odeur du bois ciré, du café froid et des herbes séchées l’enveloppa aussitôt. Dans la pénombre, les petites tables rondes étaient encore recouvertes de nappes à carreaux rouges. Derrière le comptoir, le calendrier indiquait toujours le mois où Madeleine avait été hospitalisée.

Léa posa son doudou sur une chaise.

— Maman, mamie va revenir ici ?

Camille s’accroupit devant elle.

— Non, mon cœur. Mais elle nous a laissé un endroit où nous pouvons rester ce soir.

Elle ne put rien promettre de plus.

Elle installa sa fille dans l’ancien bureau de Madeleine, lui prépara un chocolat chaud avec les dernières provisions et attendit qu’elle s’endorme. Puis elle retourna dans la salle.

C’est là qu’elle remarqua une enveloppe coincée sous le registre des réservations.

Son prénom était écrit dessus, de la main reconnaissable de sa mère.

« Camille. À ouvrir uniquement si Julien te demande de signer un document ou si tu dois quitter la maison. »

Ses mains se mirent à trembler.

À l’intérieur se trouvaient trois documents : une copie de l’acte de propriété du bistrot, un relevé bancaire et une photocopie d’un contrat de prêt professionnel.

Le montant du prêt lui coupa le souffle : 186 000 euros.

Le contrat portait son nom, son adresse et une signature qui ressemblait étrangement à la sienne.

Camille relut la date.

Elle correspondait à une journée où Julien lui avait demandé de signer plusieurs papiers pour « régulariser les comptes du foyer ». Il avait posé les documents sur la table pendant qu’elle préparait le dîner. Il lui avait assuré qu’il s’agissait de formalités liées à leur assurance habitation.

Elle se souvenait même de la phrase qu’il avait répétée :

— Fais-moi confiance, je m’occupe de tout.

Mais elle n’avait jamais demandé ce prêt. Elle n’avait jamais reçu cet argent.

Au dos de la photocopie, sa mère avait écrit quelques lignes.

« Ma chérie, j’ai découvert ce dossier en rangeant les papiers que Julien m’avait demandé de conserver. Il m’a expliqué que tu connaissais ce prêt. Quand je t’ai posé la question, tu m’as répondu que tu n’avais jamais signé un tel contrat. J’ai compris que quelque chose n’allait pas.

J’ai essayé de joindre la banque et de demander une copie complète du dossier. Un homme m’a rappelée. Il connaissait ton nom, celui de Julien et l’adresse du bistrot.

Je ne sais pas jusqu’où cette affaire va. Je veux seulement que tu saches une chose : ne signe plus rien sans avoir compris chaque ligne. »

Camille s’assit.

Un prêt de 186 000 euros. Une signature contestable. Une somme dont elle ignorait la destination.

Et sa mère, qui avait essayé de comprendre.

Elle prit son téléphone pour appeler Julien, puis s’arrêta. Elle connaissait déjà ses réponses : elle exagérait, elle était épuisée, elle inventait des problèmes.

Cette fois, elle ne voulait pas de ses explications. Elle voulait des preuves.

Le dossier derrière la cuisine

Le lendemain matin, Camille conduisit Léa à l’école, puis revint au bistrot. Elle avait dormi à peine deux heures.

Elle commença par chercher le double des documents dans le bureau de Madeleine. Derrière une étagère, elle découvrit une petite boîte métallique contenant des factures, des relevés bancaires et plusieurs lettres recommandées.

L’une d’elles provenait de la banque qui avait accordé le prêt.

Le courrier signalait plusieurs échéances impayées et demandait des justificatifs concernant l’utilisation des fonds. Le nom d’une société apparaissait dans les mouvements bancaires : JLM Conseil, une entreprise dirigée par Julien avec un associé.

Camille sentit son estomac se nouer.

Elle consulta les documents suivants. Une partie de l’argent avait été transférée vers cette société, puis vers plusieurs comptes dont elle ne connaissait pas les titulaires.

Elle ne pouvait pas savoir, à partir de ces seules pages, si Julien avait détourné les fonds ou si la signature avait été falsifiée. Mais elle avait suffisamment d’éléments pour comprendre que cette affaire dépassait largement une simple dette familiale.

Au fond de la boîte, elle trouva enfin une lettre manuscrite, datée de quatre jours avant l’accident de Madeleine.

« Camille, je dois te parler rapidement. J’ai demandé des explications à Julien au sujet du prêt. Il m’a répondu que je n’avais pas à me mêler de tes affaires.

Il m’a ensuite proposé de racheter le bistrot pour régler une partie de la dette. J’ai refusé. Ce restaurant est à toi désormais, et je ne veux pas qu’il serve à couvrir des opérations que tu ne comprends pas.