La voix de Camille résonna une seconde fois dans l’orangerie.
— Dès qu’on l’aura enfermée en résidence, tu changes les serrures et tu vends tout. Franchement, Julien, combien de temps tu comptes encore jouer au fils dévoué ?
Un silence glacial s’abattit sur les soixante invités.
Sur l’écran, l’enregistrement s’arrêta sur le visage de Camille, filmé à son insu dans le salon de la maison de Trélazé. Puis apparut une deuxième page : la demande de prêt de 68 000 euros, accompagnée de documents établissant que ma maison avait été proposée en garantie.
Julien se leva brusquement.
— Éteins ça ! Thomas, coupe immédiatement !
L’animateur ne bougea pas. Il regarda dans ma direction.
Je pris le micro.
— Julien, tu m’as expliqué pendant des mois que tu voulais simplement m’aider à préparer ma retraite. Camille m’a annoncé ce soir que je devais quitter ma propre maison. Je crois que les invités ont le droit de comprendre pourquoi.
Camille se précipita vers la régie.
— Cette femme est folle ! Elle nous espionne ! C’est un montage !
Je sortis de mon sac une chemise cartonnée et la tendis à Maître Besson, qui se trouvait à quelques mètres de moi. Il avait accepté mon invitation après que je lui avais expliqué ce que j’avais découvert. Il n’était pas venu pour faire un spectacle, mais pour m’aider à présenter les faits sans compromettre les démarches juridiques.
— Ce sont les copies des documents que j’ai découverts chez moi, annonçai-je. J’ai également conservé les originaux et les échanges que j’ai pu récupérer légalement. Mon avocat les a examinés.
Maître Besson se leva.
— Je précise que les pièces ont été transmises aux autorités compétentes. La situation fait l’objet de démarches juridiques. Nous ne sommes pas ici pour prononcer un verdict, mais les documents soulèvent des questions sérieuses qui devront recevoir des réponses.
Julien blêmit.
Camille, elle, se retourna vers moi.
— Vous n’avez pas le droit de nous faire ça le jour de notre mariage !
Je la regardai.
— Et toi, tu avais le droit de décider que je serais placée en résidence, puis de vendre mes meubles sans mon consentement ?
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Pour la première fois depuis son arrivée dans ma vie, Camille n’avait pas de phrase toute prête.
La signature qui a tout changé
Trois mois plus tôt, j’avais découvert le dossier de prêt sous le lit de mon fils.
Au début, j’avais cru à une erreur. Julien avait parfois utilisé mes coordonnées pour des formalités administratives, avec mon accord. Peut-être avait-il confondu deux documents. Peut-être la banque avait-elle commis une faute.
J’avais voulu croire à toutes les explications possibles, sauf à celle qui m’empêchait de dormir.
J’avais donc pris rendez-vous avec Maître Besson.
Il avait examiné le dossier et m’avait expliqué que ma signature semblait présenter des différences avec celles de mes documents habituels. Cela ne suffisait pas à établir un faux : une expertise et l’examen du dossier complet seraient nécessaires.
Mais il y avait d’autres éléments inquiétants. Le prêt avait été demandé sans que je me souvienne avoir donné mon accord, et une partie des informations fournies à l’établissement financier ne correspondait pas à ce que je connaissais de ma situation.
— Ne signez rien de plus, m’avait conseillé l’avocat. Demandez le dossier complet à l’établissement prêteur, sécurisez vos titres de propriété et conservez tous les éléments pertinents. Nous devons aussi vérifier si une inscription ou une garantie a effectivement été enregistrée sur votre bien.
Je lui avais posé une seule question :
— Si mon propre fils a fait cela, qu’est-ce que je peux faire ?
— Vous pouvez le signaler et protéger vos droits. Votre lien familial ne vous oblige pas à accepter une opération financière que vous n’avez pas autorisée.
J’avais quitté son cabinet avec les jambes tremblantes.
Le soir même, Julien m’avait demandé si j’avais encore les papiers de la maison.
— Pourquoi ? avais-je répondu.
— Pour préparer une estimation. Camille pense qu’on pourrait vendre et acheter quelque chose de plus pratique.
J’avais feint l’indifférence.
— Nous verrons après le mariage.
Il avait souri, soulagé.
C’était ce sourire qui m’avait le plus blessée.
Il croyait que j’étais une vieille femme trop fatiguée pour comprendre ce qui se passait autour d’elle. Il ne savait pas que j’avais commencé à rassembler les preuves, à changer mes mots de passe et à vérifier mes comptes.
Je n’avais pas voulu improviser une confrontation. J’avais besoin de conseils, de temps et de certitudes.