J’ai appelé la police avant même de quitter l’hôpital.
Mon père n’a pas essayé de m’en dissuader. Il m’a accompagnée au commissariat, puis chez notre avocate. Les documents que nous avions découverts étaient trop graves pour être traités comme une simple querelle conjugale.
Mais je ne savais pas encore que la signature falsifiée n’était que le début.
Le lendemain matin, à 6 h 30, notre avocate nous a rappelés.
— Camille, j’ai examiné les pièces que vous m’avez transmises. Le crédit de 4,8 millions d’euros n’est pas le seul problème. Votre signature apparaît également sur deux autorisations de transfert vers des sociétés dont votre mari est l’un des bénéficiaires indirects.
J’ai senti mon estomac se nouer.
— Je n’ai jamais autorisé ces transferts.
— Je vous crois. Mais nous devons le démontrer. Conservez tous vos documents personnels et ne contactez pas votre mari seule. Nous allons demander une expertise des signatures et transmettre les éléments aux autorités.
Mon père, assis en face de moi, a posé sa tasse.
— Et les sociétés bénéficiaires ?
L’avocate a marqué une pause.
— L’une d’elles est enregistrée au nom d’une société de conseil dirigée par Chloé Vasseur.
J’ai repensé à ses boucles de perles, à mon peignoir et à son sourire dans la salle à manger.
Elle ne s’était pas contentée de prendre ma place dans mon lit. Elle semblait avoir participé à un dispositif financier qui pouvait me laisser avec des dettes que je n’avais jamais contractées.
Pourtant, une question me hantait encore : Antoine avait-il organisé tout cela avec elle depuis le début, ou l’avait-elle manipulé autant qu’il m’avait manipulée ?
Notre avocate ne voulait pas tirer de conclusion hâtive.
— Les documents établissent des liens financiers, pas encore toutes les responsabilités. Nous devons avancer méthodiquement.
Cette phrase m’a aidée à reprendre mon souffle. Pour la première fois depuis des années, personne ne me demandait de protéger Antoine, de lui trouver des excuses ou de faire semblant que tout allait bien.
On me demandait simplement de dire la vérité.
À 10 heures, Antoine a essayé de me joindre depuis un numéro inconnu.
J’ai refusé l’appel.
Quelques secondes plus tard, un message est apparu.
« Camille, tu ne comprends pas ce qui se passe. Chloé m’a entraîné dans cette histoire. Si tu continues, tu vas détruire tout ce que nous avons construit. »
J’ai relu ces mots plusieurs fois.
Même après m’avoir frappée, même après m’avoir jetée dehors sous l’orage, il cherchait encore à me faire porter la responsabilité des conséquences de ses actes.
J’ai transmis le message à notre avocate, puis j’ai bloqué le numéro.
Mon père m’a regardée.
— Tu n’as pas besoin de lui répondre.
— Je sais. Mais j’ai passé tellement de temps à essayer de trouver les bons mots pour qu’il ne se mette pas en colère.
— Tu n’as plus à organiser ta vie autour de sa colère.
Je n’ai pas répondu. J’avais encore du mal à croire que cette phrase puisse s’appliquer à moi.
À midi, notre avocate a reçu un appel de l’ancien comptable du groupe Delmas. Il avait accepté de remettre plusieurs documents et de témoigner sur les opérations qu’il jugeait suspectes.
Lorsqu’il est arrivé au cabinet, il paraissait épuisé.
— Je travaillais sur les comptes depuis huit ans, a-t-il expliqué. Au départ, les anomalies étaient présentées comme des erreurs de classement. Puis on m’a demandé de modifier des libellés, de déplacer des factures et de ne plus poser de questions.
— Qui vous donnait ces instructions ? a demandé l’avocate.
— Principalement Antoine. Mais les instructions concernant les sociétés de conseil venaient de Chloé. Elle préparait certains documents et savait exactement quels paiements devaient être effectués.
Il a sorti une copie d’un échange de courriels.
L’un des messages, envoyé trois jours avant la découverte de la liaison, portait cet objet : « Finalisation du dossier Camille ».
Le texte était bref :
« Il faut que les documents soient signés avant vendredi. Après cela, les garanties seront difficiles à remettre en question. »
Le message avait été envoyé depuis le compte professionnel de Chloé. Antoine figurait parmi les destinataires.
J’ai senti mes mains devenir froides.
Vendredi soir.
C’était la date à laquelle Antoine m’avait demandé de signer plusieurs documents, en prétendant qu’il s’agissait de formalités pour réorganiser notre patrimoine avant le mariage d’un associé. J’avais refusé de les signer sans les faire examiner.
Il avait insisté.
J’avais cru qu’il était simplement impatient.
Je comprenais maintenant pourquoi il avait dit dans l’enregistrement : « Après le dîner, elle ne sera plus un problème. »
Il ne parlait peut-être pas seulement de notre mariage. Il voulait obtenir ma signature et rendre les opérations plus difficiles à contester.
Mais le comptable a ajouté un détail qui a tout changé.