La vidéo commença par un grésillement, puis l’image se stabilisa.

On reconnaissait le bureau de Philippe Delcourt : les étagères en noyer, le tableau représentant la première usine de Saint-Étienne et le coffre mural que mon père refusait de laisser ouvrir à quiconque.

Ma mère était assise derrière le bureau. Julien faisait les cent pas. Mon père, lui, se tenait près de la fenêtre, un dossier sous le bras.

Puis Catherine prononça ces mots :

— Le plus important, c’est que Marcel ne découvre jamais que les deux millions ne sont qu’une partie de ce que nous avons pris.

Je sentis mon corps se raidir.

Deux millions n’étaient donc pas toute l’histoire.

Sur l’écran, Julien s’arrêta.

— Tu avais promis que le reste serait réglé avant le conseil d’administration. Si Papi reprend le contrôle, je suis fini.

Mon père posa le dossier sur la table.

— Il ne reprendra rien. Son état cardiaque s’aggrave. Le médecin a accepté de rédiger un rapport sur ses troubles de mémoire. Une fois la mesure de protection engagée, nous pourrons demander à administrer ses biens.

Ma mère secoua la tête.

— Pas seulement ses biens. Il faut aussi empêcher qu’il modifie le testament.

Elle sortit une feuille de son sac.

Je reconnus immédiatement la signature de mon grand-père au bas du document.

Ou plutôt, ce qui était censé être sa signature.

— C’est un faux, murmurai-je.

La commissaire aux comptes, qui se tenait derrière nous, ne dit rien. Elle attendait la suite.

Dans la vidéo, Julien prit la feuille.

— Il faut être complètement idiot pour croire qu’il va signer ça.

— Il l’a déjà signé, répondit ma mère. Sur un autre document. On a utilisé une copie de sa signature pour préparer celui-ci. Le notaire ne verra pas la différence si nous présentons les pièces dans le bon ordre.

Mon père se retourna brusquement vers elle.

— Tu avais dit que ce document ne servirait qu’en cas d’urgence.

— Et tu avais dit que tu voulais protéger ton fils !

Un silence suivit.

Puis ma mère ajouta la phrase qui me glaça :

— Si Marcel meurt avant la prochaine assemblée, personne ne posera de questions. Tout le monde pensera que les transferts ont été décidés par lui.

L’image s’arrêta.

Personne ne bougea.

Je regardai mon père. Il semblait avoir vieilli de dix ans en quelques secondes. Julien avait perdu son sourire arrogant. Ma mère, elle, fixait l’écran noir comme si elle pouvait encore effacer ce que nous venions d’entendre.

— Où as-tu obtenu cette vidéo ? demanda-t-elle enfin.

Marcel joignit les mains sur sa canne.

— Dans mon propre bureau, Catherine. Là où tu pensais pouvoir faire ce que tu voulais.

Il se tourna vers moi.

— Tu te souviens du système de sécurité que tu m’avais conseillé après ma première chute ?

Je hochai la tête.

Quelques mois auparavant, j’avais insisté pour qu’il fasse installer un dispositif de surveillance dans les pièces où étaient conservés les documents sensibles de l’entreprise. Il avait accepté, à condition que les enregistrements restent protégés et ne soient consultés qu’en cas d’incident. À l’époque, je pensais surtout aux risques d’intrusion.

Je n’avais jamais imaginé que la menace viendrait de l’intérieur.

— Quand j’ai découvert les premières anomalies comptables, poursuivit-il, j’ai demandé au responsable de la sécurité de conserver les enregistrements pertinents. Il a ensuite transmis les fichiers à mon avocat. Je n’ai pas voulu vous accuser sans preuves.

Il marqua une pause.

— Mais j’ai commis une erreur. J’ai cru que si je vous laissais le temps de vous expliquer, vous finiriez par choisir l’honnêteté.

Ma mère se leva.

— Marcel, tu ne comprends pas. Tout ce que nous avons fait, c’était pour préserver la famille.

— Non, Catherine. Vous avez utilisé la famille pour vous préserver vous-mêmes.

Elle se tourna vers moi, les yeux brillants de colère.

— Tu es contente ? Tu as toujours voulu être la préférée. Tu as attendu que ton grand-père soit vulnérable pour prendre sa place.

Je sentis monter cette vieille culpabilité, celle qu’elle avait cultivée en moi depuis l’enfance. Pendant des années, j’avais tenté de prouver que je n’étais ni égoïste ni ingrate. Chaque fois que je réussissais quelque chose, ma mère trouvait un moyen de le minimiser. Chaque fois que Julien échouait, elle me demandait de l’aider à se relever.

Mais cette fois, je ne baissai pas les yeux.

— Je n’ai demandé ni l’entreprise ni ton argent. J’ai demandé pourquoi des millions d’euros avaient disparu des comptes d’une société qui fait vivre cent quatre-vingts personnes.

— Tu ne sais pas ce que nous avons sacrifié !

— Alors explique-le aux salariés. Pas à moi.

Mon père frappa la table du poing.

— Ça suffit ! Nous sommes une famille !

Marcel leva la tête.