André ne dormit presque pas cette nuit-là.

L’image du fils de Philippe Dumas quittant la chambre lui revenait sans cesse. Il n’avait pas seulement abandonné deux animaux. Il avait vu la chatte aveugle, compris qu’elle ne pouvait pas sortir seule, puis refermé la porte derrière lui.

Mais pourquoi ?

Le lendemain matin, André retourna au commissariat. Il demanda à parler à la substitute du procureur qui avait autorisé l’intervention.

— Je connais le visage de cet homme, dit-il. Je l’ai déjà vu dans le quartier, plusieurs fois, depuis la mort de ma femme.

La magistrate leva les yeux de son dossier.

— Votre femme est décédée il y a combien de temps ?

— Onze mois. Jeanne est morte après une chute dans l’escalier de notre immeuble. On m’a dit qu’elle avait perdu l’équilibre. L’enquête n’avait rien révélé qui permette de conclure à autre chose.

Il marqua une pause.

— Mais trois jours avant sa mort, elle m’avait parlé d’un homme qui la suivait. Elle avait trouvé des papiers dans une boîte aux lettres qui ne lui appartenait pas. Elle voulait les remettre à quelqu’un, sans me dire à qui.

À l’époque, André avait cru que le chagrin et la fatigue lui jouaient des tours. Jeanne avait toujours été prudente, parfois même méfiante. Il lui avait conseillé de ne pas se mêler des affaires des autres.

Depuis, il regrettait ces mots.

La magistrate ne promit rien. Elle lui demanda de rédiger une déclaration précise et de remettre tout document susceptible d’aider les enquêteurs. Elle expliqua que le lien entre le décès de Jeanne et l’affaire Dumas ne pouvait pas être présumé sur la seule base de cette rencontre filmée.

André comprenait. Il n’était pas venu réclamer une accusation. Il voulait savoir si quelque chose lui avait échappé.

Pendant ce temps, les deux animaux furent confiés à une association spécialisée. Le chien, baptisé Vasco par les bénévoles, restait anxieux dès qu’une porte se refermait. La chatte, que l’on appela Miette, se déplaçait difficilement, mais elle reconnaissait le bruit des pas de Vasco et venait se coucher contre lui dès qu’il s’approchait.

André leur rendit visite chaque après-midi.

Un jour, une vétérinaire lui apprit que Miette avait besoin de soins réguliers et que Vasco refusait souvent de manger lorsqu’elle était absente.

— Ils ont manifestement développé un lien très fort, expliqua-t-elle. Il faudra tenir compte de cela pour leur placement.

André rentra chez lui en pensant à Jeanne. Elle avait toujours dit que les animaux se souvenaient des gestes que les humains oubliaient.

Trois jours plus tard, la police le rappela.

Les enquêteurs avaient identifié l’homme de la vidéo : Julien Dumas, le fils de Philippe. Il avait effectivement déclaré ne plus avoir de contact avec son père depuis plusieurs mois. Pourtant, les images montraient qu’il était entré dans la maison après l’apposition des scellés, à une date désormais établie par l’analyse des fichiers.

Lors de son audition, Julien expliqua qu’il était venu récupérer des documents personnels. Il affirma ne pas avoir compris que les animaux étaient toujours enfermés à l’étage.

Cette explication ne concordait pas entièrement avec les images. Les enquêteurs poursuivirent leurs vérifications, notamment sur les raisons de sa présence et les documents qu’il disait être venu chercher.

Puis ils découvrirent, dans une armoire de la chambre, une enveloppe dissimulée derrière une planche amovible.

Elle contenait des photocopies de contrats, plusieurs relevés bancaires et une lettre manuscrite signée de Jeanne Morel.

André fut convoqué pour reconnaître l’écriture.

Lorsqu’il vit le nom de sa femme, ses doigts se mirent à trembler.

La lettre, datée de quelques jours avant sa mort, mentionnait une série de paiements effectués par une société liée à Philippe Dumas. Jeanne y expliquait qu’elle avait découvert des factures incohérentes alors qu’elle aidait une voisine âgée à classer ses papiers administratifs. Elle avait commencé à comparer certains montants et soupçonnait que plusieurs personnes vulnérables avaient été facturées pour des prestations qu’elles n’avaient jamais reçues.

À la fin, une phrase était soulignée deux fois :

« Si quelque chose m’arrive, les documents originaux ne sont pas dans cette maison. »

André sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Jeanne n’avait jamais été comptable, mais elle avait passé sa vie à aider les autres. Elle connaissait les personnes âgées du quartier, leurs habitudes, leurs difficultés et parfois leur incapacité à comprendre les courriers qu’elles recevaient. Elle avait pu découvrir une anomalie que personne n’avait pris le temps de vérifier.

Les enquêteurs ne lui dirent pas que sa mort était liée à ces documents. Ils lui expliquèrent simplement que cette nouvelle pièce justifiait des vérifications supplémentaires et que les éléments seraient transmis aux services compétents pour réexaminer les circonstances pertinentes.

André sortit du commissariat avec une question plus lourde encore que celle qu’il avait apportée.

Qui avait su que Jeanne cherchait à comprendre ces paiements ?