— Monsieur Javier Morales ? demanda l’agente. Nous avons reçu un signalement concernant deux enfants susceptibles d’être en situation de vulnérabilité. Nous devons simplement vérifier quelques informations.

Clara se redressa immédiatement.

— Ils vont bien. Ils sont fatigués, c’est tout.

L’agente adopta un ton plus doux.

— Je comprends, madame. Je suis ici pour m’assurer que tout va bien, pas pour vous séparer de vos enfants.

Clara serra la chemise cartonnée contre sa poitrine. Je remarquai alors que ses doigts tremblaient.

— Qui a fait ce signalement ? demandai-je.

— Je ne peux pas vous communiquer cette information pour le moment, monsieur.

Clara me regarda. Dans ses yeux, je lus une peur que je ne lui avais jamais connue, même pendant nos disputes les plus violentes.

— Javier, ne les laisse pas les emmener.

— Personne ne va emmener tes enfants sans que nous comprenions ce qui se passe, répondis-je.

Elle eut un rire bref et amer.

— Tes enfants…

Ces deux mots me coupèrent le souffle.

Je m’accroupis devant les garçons. Le plus éveillé tenait toujours le petit bateau rouge. L’autre s’était réveillé à son tour et observait la scène en silence.

— Comment vous appelez-vous ? demandai-je doucement.

Le premier hésita, puis répondit :

— Mateo.

Le second se cacha derrière sa mère.

— Et lui, c’est Nicolás, expliqua Clara.

Mateo pencha la tête.

— Maman dit que papa habite très loin.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Et comment s’appelle ton papa ?

Clara lui prit doucement la main avant qu’il ne réponde.

— Pas maintenant, mon cœur.

L’agente nous proposa de nous installer dans une salle plus calme. Clara accepta à condition que les enfants restent avec elle. Nous la suivîmes jusqu’à une pièce réservée aux familles, loin du tumulte des départs.

Je n’avais plus pensé à mon contrat de Bilbao. Je n’avais même plus regardé mon téléphone.

Une seule question occupait mon esprit : pourquoi Clara avait-elle disparu avec mes enfants sans jamais me laisser la possibilité de les connaître ?

Lorsqu’elle posa enfin la chemise sur la table, elle en sortit plusieurs documents soigneusement conservés dans des pochettes transparentes.

Le premier était un certificat de naissance.

Les noms de Mateo et Nicolás y figuraient côte à côte. À la ligne consacrée au père, je trouvai mon nom complet : Javier Alejandro Morales.

Je restai immobile.

— Tu les as déclarés sous mon nom ?

— Oui.

— Alors pourquoi ne m’as-tu jamais contacté ?

Clara baissa les yeux.

— Je l’ai fait.

Elle sortit une pile de lettres. Certaines portaient mon ancienne adresse, d’autres celle de mon entreprise. Plusieurs enveloppes avaient été retournées avec la mention « destinataire inconnu ». Une autre portait un tampon indiquant que le courrier n’avait pas pu être distribué.

— J’ai envoyé ces lettres pendant des mois, expliqua-t-elle. J’ai aussi essayé de joindre ton bureau. Chaque fois, on me disait que tu ne souhaitais pas me parler.

— Qui te disait cela ?

Elle releva les yeux.

— Ta mère.

Le silence qui suivit sembla absorber jusqu’au bruit de la climatisation.

Ma mère, Isabel Morales, dirigeait une partie des affaires familiales depuis la mort de mon père. Elle m’avait élevé dans l’idée que la réputation des Morales devait toujours passer avant les émotions. Elle avait désapprouvé ma relation avec Clara dès le début, la jugeant trop modeste pour entrer dans notre famille.

Mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle puisse intervenir de cette manière.

— Tu es en train de me dire qu’elle a intercepté tes lettres ?

— Je te dis ce que j’ai vécu. Je ne peux pas savoir ce qu’elle a fait de chacune d’elles.

Clara ouvrit une autre pochette.

À l’intérieur se trouvait une feuille portant l’en-tête d’un cabinet juridique madrilène. C’était une copie d’un document signé six ans plus tôt, quelques semaines après notre séparation.

Le texte affirmait que j’avais demandé à Clara de ne plus me contacter et que je ne souhaitais pas reconnaître l’enfant qu’elle portait.

En bas de la page figurait une signature ressemblant à la mienne.

Je la connaissais suffisamment pour remarquer quelque chose d’étrange. La boucle du J était trop large. Et je n’avais jamais utilisé cette formule pour parler de Clara.

— Je n’ai jamais signé ça, dis-je.

Clara ferma les yeux.

— Je m’en doutais.

— Pourquoi ?

— Parce que tu m’avais écrit une lettre, quelques semaines avant mon départ. Tu disais que tu voulais qu’on recommence à zéro. Que tu étais prêt à quitter Madrid avec moi si c’était nécessaire.

Je sentis mon cœur cogner contre mes côtes.

— Je ne t’ai jamais envoyé cette lettre.

Elle resta silencieuse.

Puis elle sortit de son sac une petite enveloppe jaunie, pliée aux quatre coins. Mon prénom était écrit dessus de la main de Clara.