Raymond fixa la chemise brune.

Son sourire disparut.

— Claire… qu’est-ce que tu fais ?

Je sortis la première feuille et la déposai devant Maître Delorme.

— Avant que vous enregistriez ces donations, Maître, j’aimerais que vous examiniez ces documents. Je crois qu’ils concernent directement les biens que mon mari vient de distribuer.

Le notaire ajusta ses lunettes.

Sabrina se pencha aussitôt.

— C’est quoi, encore, cette comédie ?

Je ne lui répondis pas. Je regardais Raymond.

— Tu m’as demandé de dire quelque chose. Alors, écoute bien.

Je sortis un relevé bancaire, puis un deuxième, puis une copie d’un acte de vente.

— La maison du lac a été achetée avec les fonds de notre société familiale. L’appartement de Lyon a été financé en partie par un prêt que j’ai remboursé avec mes propres revenus. Quant à la propriété en bord de mer, elle a été acquise grâce à la vente de mon ancien appartement, celui que j’avais hérité de mon père.

La mère de Raymond se redressa dans son fauteuil.

— Mais Raymond nous a toujours dit que tout lui appartenait !

— Il vous a raconté ce qu’il voulait que vous croyiez.

Je tournai une page.

— Je n’affirme pas que chaque bien m’appartient entièrement. Les titres de propriété, les régimes matrimoniaux et l’origine des fonds doivent être examinés séparément. Mais certaines de ces donations pourraient porter sur des droits qui ne sont pas exclusivement les siens.

Maître Delorme prit les documents avec davantage de sérieux.

— Madame, d’où proviennent ces copies ?

— De nos archives comptables, de nos relevés bancaires et des actes que j’ai conservés depuis treize ans. J’ai également les justificatifs des virements versés à Sabrina.

À ce nom, Lucas leva la tête.

Sabrina lui posa aussitôt une main sur l’épaule.

— Ne t’inquiète pas, mon chéri. Les adultes règlent leurs affaires.

Je regardai le garçon. Il avait l’air perdu, et je ressentis une douleur inattendue. Il n’avait pas choisi de naître dans cette histoire. Il n’était responsable ni des mensonges de son père ni de la colère des adultes.

— Lucas n’a rien à voir avec ce que nous découvrons, dis-je. Je ne suis pas ici pour lui faire payer les décisions de Raymond.

Puis je me tournai vers mon mari.

— Mais je ne laisserai pas ton silence effacer vingt et une années de notre vie.

Raymond tenta de se redresser. Le cardiomètre accéléra, et une infirmière entra pour vérifier ses constantes.

— Arrête ça, Claire ! Tu veux me tuer ?

Cette fois, ma voix trembla légèrement.

— Non, Raymond. Je veux que tu arrêtes de confondre mes années de patience avec une permission de me dépouiller.

L’infirmière lui demanda de rester calme. Elle rappela à tout le monde que les discussions devaient cesser si elles compromettaient son état. Maître Delorme referma les documents et expliqua qu’il ne pouvait pas se prononcer sur leur validité sans vérifications supplémentaires.

— Compte tenu des contestations soulevées et de l’état de santé de Monsieur, je ne poursuivrai pas aujourd’hui sans avoir clarifié plusieurs points, annonça-t-il. Je dois également m’assurer qu’il comprend pleinement la portée des actes qu’il signe et qu’il exprime sa volonté librement.

Sabrina se leva brusquement.

— Vous ne pouvez pas faire ça ! Raymond a signé !

— Une signature ne dispense pas d’examiner les conditions dans lesquelles un acte est établi, répondit le notaire. Et je ne peux pas garantir aujourd’hui que ces donations sont juridiquement incontestables.

Elle se tourna vers Raymond, paniquée.

— Tu m’avais dit que tout était réglé !

Il détourna les yeux.

Ce petit mouvement m’en apprit davantage que toutes ses explications passées.

Pendant treize ans, Raymond avait entretenu une seconde famille tout en utilisant, parfois, l’argent et les ressources de la première. Il avait promis des maisons, des voitures et un avenir confortable à Sabrina. Il avait aussi promis à Owen qu’il assurerait ses études, qu’il l’aiderait à acheter son premier appartement et qu’il serait présent lorsqu’il aurait besoin de lui.

Il avait voulu satisfaire tout le monde sans jamais assumer le prix de ses décisions.

Et maintenant que la maladie l’avait immobilisé, il tentait de régler sa vie en distribuant des biens depuis un lit d’hôpital.

— Où est Owen ? demanda-t-il soudain.

Je me retournai vers la vitre.

Notre fils se tenait toujours dans le couloir.

— Il attend depuis quarante minutes, répondis-je. Tu ne lui as même pas demandé d’entrer.

Raymond ferma les yeux.

— Fais-le venir.

Je sortis dans le couloir et pris Owen dans mes bras.

— Tu n’es pas obligé de rester si tu ne le souhaites pas, lui murmurai-je.

Il regarda la chambre, puis moi.

— Je veux lui parler. Pas pour les maisons. Pour savoir pourquoi il m’a menti toute ma vie.

Nous sommes entrés ensemble.