À l’hôpital, Lucie apprit qu’elle avait subi plusieurs fractures du visage. Une intervention serait nécessaire, suivie de mois de reconstruction et de rééducation. Pourtant, ce n’était pas la douleur qui l’empêchait de dormir. C’était le visage de sa mère lorsqu’elle était tombée : Mireille avait souri.

Mathieu ne quitta presque pas sa chambre. Il lui tenait la main pendant les examens, répondait aux appels de l’hôpital et conservait dans une enveloppe les vêtements que les policiers lui avaient demandé de remettre aux enquêteurs.

Le deuxième jour, Lucie lui demanda :

— Tu me regardes comment, maintenant ?

Mathieu se rapprocha de son lit.

— Comme la femme que j’aime. Et comme une femme à qui je dois la vérité : j’aurais dû comprendre plus tôt jusqu’où ils étaient capables d’aller. Mais ce qui s’est passé n’est pas ta faute, Lucie. Pas une seconde.

Elle ferma les yeux. Elle avait peur de son reflet, peur de sortir, peur que son visage soit devenu la seule chose que les autres verraient en elle. Mathieu ne lui promit pas que tout redeviendrait comme avant. Il lui promit seulement de rester honnête, de respecter son rythme et de ne jamais décider à sa place.

Le troisième matin, une enquêtrice vint recueillir sa déposition. Elle lui annonça que Gérard avait été placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur les violences, tandis que Mireille et Inès devaient également être entendues. Les six témoins avaient remis leurs déclarations ou leurs enregistrements aux autorités.

— Il y a aussi un homme qui demande à vous parler, ajouta-t-elle. Il s’appelle Étienne Moreau. Il affirme vous connaître depuis votre naissance.

Lucie se redressa avec difficulté.

— Mon père a dit qu’il n’avait rien à me dire.

— Votre père a également demandé à ce que nous ne le laissions pas vous approcher. Cela ne prouve rien en soi, mais monsieur Moreau nous a remis un document ancien. Votre avocat pourra vous aider à en comprendre la portée.

L’après-midi même, Mathieu revint avec un homme aux cheveux gris, vêtu d’un manteau sombre. Étienne Moreau marchait lentement, sa canne frappant doucement le sol. Il s’arrêta à quelques pas du lit.

— Je suis désolé, Lucie. J’aurais dû venir bien plus tôt.

— Qui êtes-vous ?

Le vieil homme ouvrit son porte-documents et en sortit une enveloppe jaunie. À l’intérieur se trouvait une copie d’un testament daté de vingt-sept ans auparavant, accompagnée d’actes notariés et d’une lettre manuscrite.

— Ta mère biologique s’appelait Sophie Moreau, dit-il d’une voix tremblante. C’était ma fille.

Lucie sentit sa gorge se serrer.

— Ma mère est Mireille Delcourt.

— Mireille t’a élevée. Mais elle n’est pas celle qui t’a mise au monde.

Étienne expliqua que Sophie avait eu une relation avec Gérard avant que celui-ci n’épouse Mireille. À la naissance de Lucie, Sophie était gravement malade. Elle avait confié sa fille à Gérard, convaincue qu’il lui offrirait une vie stable. Elle avait également établi un testament qui prévoyait un héritage pour l’enfant, administré jusqu’à sa majorité par un tiers désigné devant notaire.

Mais Sophie était morte quelques mois plus tard, et Gérard avait rapidement épousé Mireille. Selon les documents qu’Étienne avait conservés, le couple avait ensuite affirmé que Sophie n’avait laissé aucun patrimoine transmissible à sa fille.

— Pourquoi avez-vous attendu vingt-sept ans ? demanda Lucie, les larmes aux yeux.

Étienne baissa la tête.

— Parce que Gérard m’a convaincu que tu étais heureuse. Il m’a dit que si je revenais, je détruirais ta famille. J’ai été lâche. Je me suis raconté que me taire était une forme de protection.

Il posa une seconde enveloppe sur la table.

— Mais, il y a deux mois, j’ai reçu une lettre anonyme. Quelqu’un m’avertissait que Gérard cherchait à faire modifier des documents concernant la succession de Sophie. J’ai engagé un avocat et demandé une copie des archives notariales. C’est à ce moment-là que j’ai découvert que plusieurs pièces semblaient manquer au dossier.

Lucie fixa le testament. Elle ne savait pas encore si l’héritage existait toujours, quelle était sa valeur ni si quelqu’un avait commis une infraction. Tout cela devait être vérifié. Mais une chose devenait claire : son père avait peut-être construit une partie de sa vie sur un mensonge.

— Et Inès ? demanda-t-elle soudain. Est-ce qu’elle savait ?

Étienne hésita.

— Je ne peux pas te le dire avec certitude. En revanche, son nom apparaît dans un courrier récent adressé à Gérard au sujet de la succession.

Mathieu échangea un regard avec l’enquêtrice, qui avait accepté d’assister à la remise des documents. Personne ne tirerait de conclusion hâtive. Les pièces seraient transmises au notaire et aux autorités compétentes, et leur authenticité serait vérifiée.

Lucie détourna les yeux.