Monique posa lentement son sac sur une chaise.

— Répète un peu ce que tu viens de dire.

Claire croisa les mains devant elle.

— Vous vous êtes invités. Je vous ai demandé de venir moins souvent et de participer aux repas. Tu m’as répondu que je ne devais pas compter les tomates. Alors, ce soir, je ne compte rien du tout.

— Julien ! lança Monique en se tournant vers son fils. Tu entends comment ta femme me parle ?

Julien ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

Sa mère le fixa avec cette expression qu’il connaissait depuis l’enfance. Celle qui signifiait qu’il avait quelques secondes pour choisir son camp.

— Tu vas vraiment laisser cette femme humilier ta famille devant les enfants ?

Claire sentit son cœur cogner contre sa poitrine. Elle avait imaginé cette scène des dizaines de fois, dans sa voiture, sous la douche, en faisant les courses. Dans ses rêves, elle répondait avec une assurance parfaite.

En réalité, ses mains tremblaient légèrement.

Mais elle ne baissa pas les yeux.

— Personne n’est humilié, Monique. Il y a de quoi manger. Simplement, je ne vais plus financer seule les repas de douze ou quinze personnes plusieurs fois par mois.

— Financer ? répéta Sandrine. Tu parles comme si on était des parasites !

Claire regarda les trois femmes.

— La dernière fois, j’ai dépensé 286 euros pour le déjeuner. Le mois précédent, 314 euros. À Noël, j’ai payé les courses, les boissons et les desserts pour dix-sept personnes. Et ce n’est pas seulement l’argent. C’est la préparation, le ménage, les heures passées debout pendant que vous vous installez dans le jardin.

Élodie croisa les bras.

— Personne ne t’a demandé de faire des plats compliqués.

— Vous m’avez demandé de refaire les plats qui ne vous convenaient pas. Vous avez critiqué mes gratins, mes viandes, mes desserts. Vous ouvrez mes placards, vous remplissez vos boîtes et vous repartez sans même proposer de débarrasser.

— On est en famille ! protesta Brigitte.

— Justement. Je voudrais qu’on se comporte comme une famille, pas comme des clients.

Un des petits-enfants tira la manche de sa mère.

— Maman, il n’y a vraiment pas de saucisses ?

Sandrine le repoussa doucement.

— Attends, mon chéri.

Monique, elle, avait les joues écarlates.

— Tu as préparé tout ça exprès pour nous ridiculiser.

— Non. J’ai préparé ce que j’avais envie de préparer. Et je vous ai prévenus que je ne ferais pas les courses pour tout le monde.

— Tu nous as prévenus ? Quand ça ?

— Au téléphone, lundi dernier. Tu m’as raccroché au nez.

Monique eut un geste méprisant.

— Je n’allais pas écouter tes caprices pendant une heure.

Claire acquiesça lentement.

— Alors tu as eu la réponse que tu refusais d’entendre.

Cette fois, Julien se leva.

— Maman, ça suffit.

Tout le monde se tourna vers lui.

Il semblait lui-même surpris d’avoir parlé si fort.

— Claire t’a demandé de participer. Tu as refusé. Elle ne nous doit pas un restaurant tous les week-ends.

Monique le dévisagea, abasourdie.

— Tu prends son parti ?

— Je prends le parti de ma femme.

Le silence qui suivit fut presque irréel.

Pendant neuf ans, Julien avait essayé d’apaiser les conflits en demandant à Claire de laisser passer, de comprendre sa mère, de ne pas faire d’histoires. Il ne l’avait jamais défendue aussi clairement devant les autres.

Monique saisit son sac.

— Très bien. Puisque nous sommes devenus indésirables, nous allons partir.

Elle se tourna vers les enfants.

— Allez, tout le monde. On s’en va.

Mais aucun adulte ne bougea immédiatement.

Les petits, eux, regardaient les sandwichs au concombre avec une curiosité grandissante.

L’un d’eux en prit un.

— Moi, j’aime bien les concombres.

Il mordit dedans.

— C’est bon !

Son frère en prit un autre.

Cette scène aurait presque fait sourire Claire si elle n’avait pas vu Monique se raidir davantage.

— Pose ça, Mathis. Nous n’allons pas rester ici pour manger du pain sec.

Le petit garçon reposa son sandwich, confus.

Claire sentit une vague de colère lui monter à la gorge.

— Ne faites pas payer aux enfants notre désaccord. Ils n’y sont pour rien.

— Ne me dis pas comment élever mes petits-enfants !

— Je ne le fais pas. Mais vous êtes dans ma maison et je vous demande de leur parler correctement.

Monique s’approcha d’elle.

— Tu vas regretter cette soirée, Claire. Je te le promets.

Puis elle partit, suivie de Sandrine, d’Élodie et de Brigitte. Les enfants récupérèrent leurs vestes à la hâte. Une portière claqua, puis une autre.

En moins de trois minutes, les quatre voitures avaient quitté la rue.

Claire resta devant la table.