Je n’ai pas dormi cette nuit-là.

Pas parce que Julien avait encore laissé sa chemise sur le lit, ni parce que Martine avait claqué la porte de sa chambre en répétant que je devenais égoïste. Je n’ai pas dormi parce qu’une question tournait dans ma tête, toujours la même :

Pourquoi avaient-ils besoin de garder l’acte de propriété de mon studio si tout était parfaitement normal ?

À deux heures du matin, j’ai entendu des voix derrière la porte de Martine.

— Elle a changé ses codes bancaires, disait Julien. Elle ne me fait plus confiance.

— Tu aurais dû t’en occuper avant, a répondu sa mère. Maintenant, elle va commencer à poser des questions.

— Je m’en occupe. Il faut juste qu’elle se calme.

Un silence, puis Chloé a parlé :

— Et si elle va chez le notaire ?

Martine a répondu si bas que je n’ai pas compris tous les mots. Mais j’ai entendu distinctement :

— Le dossier est déjà prêt.

Je me suis redressée dans mon lit.

Quel dossier ?

Je suis restée immobile, le cœur battant, jusqu’à ce que les pas s’éloignent. Puis j’ai pris mon téléphone et enregistré ce dont je me souvenais. Je ne voulais pas tirer de conclusions trop vite. Depuis mon retour à la vie, ou ce que je croyais être un retour à la vie, j’avais appris une chose : mes intuitions pouvaient m’alerter, mais seuls les faits me permettraient de me protéger.

Le lendemain matin, j’ai appelé mon agence bancaire.

J’ai demandé la liste des procurations, des appareils connectés et des opérations effectuées sur mes comptes. La conseillère m’a fait patienter, puis m’a expliqué qu’aucune procuration officielle n’était enregistrée au nom de Julien. En revanche, plusieurs prélèvements communs avaient été effectués depuis mon compte personnel, ainsi que des virements réguliers vers le compte du foyer.

Rien d’illégal en soi si j’avais consenti à ces dépenses. Mais certains montants ne correspondaient pas aux factures que je payais habituellement.

J’ai demandé les justificatifs.

— Je vais vous les envoyer par messagerie sécurisée, madame.

J’ai raccroché avec les mains froides.

À dix heures, j’ai reçu les documents. Il y avait les courses, l’électricité, l’assurance, les médicaments de Martine. Mais aussi des paiements pour des week-ends, des achats personnels de Chloé et plusieurs retraits en espèces dont Julien ne m’avait jamais parlé.

Je gagnais 2 800 € nets par mois. En trois ans, j’avais financé une part considérable de leur quotidien, tout en continuant à payer les frais de mon studio. Julien, lui, répétait que son salaire était destiné à notre avenir.

Quel avenir ?

J’ai pris une journée de congé et je suis sortie sans prévenir personne.

D’abord, je suis allée chez le notaire qui avait établi l’acte d’achat de mon studio. J’avais conservé ses coordonnées dans un ancien dossier professionnel. La secrétaire m’a proposé un rendez-vous en fin de journée après que j’ai expliqué que je ne retrouvais plus mon exemplaire.

Le notaire, maître Delorme, m’a reçue à seize heures.

— Vous êtes toujours propriétaire du studio situé à Lyon ?

— Oui. Enfin, je le crois.

Il a levé les yeux de son écran.

— Vous le croyez ?

Je lui ai raconté la disparition de l’acte et les paroles de ma belle-famille. Il n’a pas fait de commentaire sur mes soupçons. Il a simplement vérifié les informations disponibles et m’a expliqué les démarches permettant de retrouver une copie authentique de mon titre de propriété.

Puis il a marqué une pause.

— Madame, je préfère vous poser une question précise. Avez-vous signé récemment un document relatif à ce bien ? Une procuration, un mandat de vente, un engagement de garantie, quelque chose qui aurait été présenté comme une simple formalité ?

— Non.

— Et personne ne vous a demandé de signer un document à distance ?

J’ai réfléchi. Deux mois plus tôt, Julien m’avait effectivement tendu plusieurs feuilles pendant que je préparais le dîner.

« Des papiers pour les assurances, avait-il dit. Rien d’important. »

J’avais refusé de signer sans les lire. Il s’était agacé, puis avait rangé les feuilles.

— Il a essayé, ai-je murmuré.

— Cela ne prouve pas qu’une démarche a été engagée, a répondu le notaire. Mais vous avez raison de vérifier. Nous allons examiner les documents disponibles et, si nécessaire, prendre des mesures adaptées pour prévenir toute opération non autorisée.

Je suis sortie de son étude avec une copie de mon titre en cours d’obtention et les coordonnées d’une avocate spécialisée en droit patrimonial et familial.

Pour la première fois depuis trois ans, j’avais l’impression de reprendre pied.

Mais le pire m’attendait encore.

À dix-huit heures, Julien m’a appelée.

— Tu es où ?

— Dehors.

— Maman dit que tu es partie sans faire les courses.

J’ai fermé les yeux une seconde.