Julien resta immobile, la petite clé en laiton serrée dans sa main.
— Maman, je t’ai posé une question. Comment savais-tu que Claire était ici ?
Isabelle ajusta son manteau et esquissa un sourire qui ne parvint pas à dissimuler son trouble.
— Élodie m’a appelée. Je suis venue parce que je m’inquiète pour toi.
Élodie secoua immédiatement la tête.
— Je ne vous ai jamais appelée.
Le silence qui suivit fut brutal.
Isabelle se tourna vers elle.
— Réfléchis bien à ce que tu dis.
— Je sais parfaitement ce que je dis, répondit Élodie. J’ai passé les dernières heures auprès de Claire. Je n’ai contacté personne de votre famille.
Julien regarda sa mère. Pendant des années, il avait pris ses paroles pour des vérités incontestables. Aujourd’hui, chaque phrase semblait cacher quelque chose.
Il désigna la clé.
— Qu’est-ce que cette clé ouvre ?
— Je n’en sais rien, répondit Isabelle trop rapidement.
Claire ferma les yeux.
— Elle ouvre le casier numéro 214, dans les anciennes archives de la banque où ton père avait ouvert le premier compte de l’entreprise.
Julien releva brusquement la tête.
Son père était mort quatre ans auparavant. Après son décès, Isabelle avait affirmé que tous les documents importants avaient été transférés au siège de la société.
— Pourquoi as-tu cette clé ? demanda-t-il à Claire.
— Parce que ton père me l’a confiée quelques semaines avant sa mort.
Isabelle devint livide.
— C’est absurde ! Ton père ne t’aurait jamais confié des documents confidentiels.
Claire tourna lentement son visage vers elle.
— Il ne me faisait peut-être pas confiance pour gérer votre entreprise, Isabelle. Mais il me faisait confiance pour examiner des plans, des contrats et des chiffres. C’est moi qui avais remarqué que les montants de certains projets immobiliers ne correspondaient pas aux travaux réellement effectués.
Julien sentit un frisson lui parcourir le dos.
Claire poursuivit :
— Ton père avait découvert des irrégularités. Il pensait que quelqu’un utilisait des sociétés intermédiaires pour détourner de l’argent du fonds familial. Il voulait comprendre avant d’accuser qui que ce soit. Il m’avait demandé de conserver une copie de certains documents, au cas où les originaux disparaîtraient.
— Et tu ne m’as jamais rien dit ? murmura Julien.
— Je voulais te le dire. Mais ton père m’avait demandé de ne pas transmettre ces documents avant qu’il ait pu consulter son avocat. Il est mort avant d’avoir terminé ses vérifications.
Elle marqua une pause.
— Après sa mort, j’ai découvert que les mêmes opérations continuaient. Lorsque j’ai signalé les anomalies, quelqu’un a commencé à utiliser mes identifiants pour valider des virements. Quelques semaines plus tard, votre famille m’accusait de vol.
Julien revit les documents qu’il avait lus, les réunions avec les avocats et les explications qu’il avait refusé d’entendre jusqu’au bout.
— Pourquoi ne m’as-tu pas montré ces preuves ?
Claire eut un rire sans joie.
— Je t’ai demandé de vérifier les dates des virements. Je t’ai demandé de consulter les journaux de connexion. Je t’ai même demandé de faire examiner mon ordinateur par un expert indépendant. Tu m’as répondu que les avocats de ta mère avaient déjà fait leur travail.
Julien baissa les yeux.
Il se souvenait de cette conversation.
Il se souvenait aussi de sa propre réponse : « Si tu es innocente, tu n’as rien à craindre. »
À l’époque, il avait cru se montrer raisonnable.
Aujourd’hui, il comprenait à quel point cette phrase avait été cruelle.
Dans le berceau, l’un des nouveau-nés se mit à pleurer. Claire tendit les bras pour le prendre contre elle, mais son visage se crispa de douleur. Julien fit instinctivement un pas vers elle, puis s’arrêta, conscient qu’il n’avait plus le droit de présumer de sa place auprès d’elle.
Élodie souleva délicatement le bébé et le déposa dans les bras de sa mère.
— Tu dois te reposer, Claire.
Puis elle se tourna vers Julien.
— Les enfants sont nés prématurément. Claire a traversé cette grossesse sans le soutien de la personne qu’elle croyait pouvoir appeler son mari. Alors, avant de chercher à récupérer ta famille, commence par comprendre pourquoi elle a dû affronter tout cela seule.
Julien ne répondit pas.
Isabelle, en revanche, semblait avoir perdu patience.
— Tout cela ne prouve absolument rien. Même si certaines opérations sont irrégulières, cela ne signifie pas que je suis responsable !
— Personne ne t’a accusée, répondit Julien. Pas encore.
Il se tourna vers Claire.
— Je vais aller à cette banque. Je veux voir les documents.
Claire le fixa longuement.
— Fais ce que tu veux, Julien. Mais ne me demande pas de te pardonner simplement parce que tu découvres que j’avais raison.
Il acquiesça.
— Je ne te le demanderai pas.
Pour la première fois depuis leur séparation, il ne chercha pas à se justifier.