L’homme entra dans le bureau sans attendre qu’on l’invite. Il avait une cinquantaine d’années, un manteau sombre froissé et le visage de quelqu’un qui venait de courir plusieurs rues.
— Je suis Pavel, l’ancien comptable de votre famille, expliqua-t-il en déposant l’enveloppe sur la table. Et je pense que Madame Maria doit connaître la vérité avant que quiconque ne touche à cet appartement.
Nina Petrovna se redressa brusquement.
— Vous n’avez rien à faire ici ! Ce sont des affaires privées !
— Justement, répondit Pavel. C’est parce que certaines personnes ont essayé de les garder privées que je suis venu.
La notaire lui demanda de s’asseoir et de préciser l’objet de sa visite. Il sortit plusieurs copies de relevés bancaires, puis un document portant la signature de Sergueï.
Je reconnus immédiatement le montant inscrit sur la première page : une somme importante, prélevée quelques mois plus tôt sur notre compte commun.
— Cet argent devait servir à payer les derniers travaux de l’appartement, murmurai-je.
Pavel acquiesça.
— Une partie a été transférée sur le compte d’Igor. Le reste a servi à rembourser une dette contractée par votre mari.
Je me tournai vers Sergueï.
— Quelle dette ?
Il resta silencieux.
Nina intervint aussitôt :
— Igor avait des difficultés. Sergueï a voulu aider son frère. C’est ce que font les gens qui ont encore un cœur !
— Aider son frère avec notre argent, sans m’en parler ? demandai-je. Et maintenant, lui donner notre logement en plus ?
— Tu dramatises, Maria, souffla Sergueï.
Pavel ouvrit alors l’enveloppe brune et en sortit une dernière feuille.
— Il y a autre chose. Monsieur Sergueï m’a demandé de préparer un dossier présentant l’appartement comme un bien entièrement commun, afin de faciliter son transfert à son frère. Mais les documents d’achat racontent une histoire plus complexe.
La notaire prit la feuille et la compara au registre qu’elle avait ouvert quelques minutes auparavant.
Mon appartement n’avait pas été acheté uniquement grâce à nos économies communes. Une partie essentielle de l’apport provenait de l’héritage de ma grand-mère, versé directement au moment de l’acquisition. Le contrat et les justificatifs bancaires en conservaient la trace. Le régime matrimonial applicable et les conditions précises de l’achat devaient encore être examinés, mais il était impossible de traiter le transfert comme une simple formalité.
Je sortis le carnet orange de ma pochette.
Les pages étaient couvertes de l’écriture fine de ma grand-mère. Elle y avait noté les sommes qu’elle m’avait données, les dates et même les raisons pour lesquelles elle voulait que cet argent m’aide à devenir indépendante.
Je n’avais jamais imaginé devoir un jour le défendre devant mon propre mari.
La notaire parcourut les documents, puis posa son stylo.
— Je ne procéderai à aucun transfert aujourd’hui. Il faut vérifier l’origine des fonds, les droits respectifs des époux et la validité des documents présentés. Aucun de vous ne peut décider seul de céder ce bien à un tiers.
Le visage de Sergueï avait perdu toute couleur.
— Mais nous sommes mariés ! protesta-t-il.
— Être marié ne dispense pas de respecter les droits de l’autre, répondit-elle calmement.
Nina se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.
— Maria, tu vas vraiment détruire cette famille pour des papiers ?
Je la regardai. Depuis des semaines, elle parlait de sacrifice comme si mon rôle d’épouse consistait à abandonner tout ce que j’avais construit pour réparer les problèmes de ses fils.
— Je ne détruis rien, dis-je. Je refuse simplement qu’on décide de ma vie sans moi.
Igor finit par m’appeler dans l’après-midi. Sa voix était hésitante.
— Maria, je ne savais pas que Sergueï avait utilisé votre argent. Maman m’a dit que vous étiez d’accord pour nous laisser l’appartement.
— Et tu as accepté sans me demander ?
Il resta silencieux un instant.
— Je pensais que c’était réglé.
Je ne lui criai pas dessus. Sa situation était peut-être difficile, et son enfant n’était responsable de rien. Mais ses difficultés ne lui donnaient pas le droit de prendre possession de mon foyer.
— Je suis désolée pour ce que vous traversez, lui dis-je. Mais je ne céderai pas mon logement. Vous devrez trouver une autre solution.
Les semaines suivantes furent pénibles. Avec l’aide d’un avocat indépendant, je fis examiner les comptes, les justificatifs de l’achat et les transferts effectués par Sergueï. Les vérifications établirent que plusieurs mouvements d’argent n’avaient pas été clairement autorisés par moi. Leur traitement juridique fut confié aux professionnels compétents, tandis que les droits sur l’appartement étaient examinés séparément.
Sergueï tenta d’abord de me convaincre que tout cela n’était qu’un malentendu. Puis il m’accusa de préférer l’argent à notre mariage. Enfin, lorsqu’il comprit que je ne céderais pas, il me demanda de lui donner une dernière chance.
Je lui posai une seule question :