André sortit d’abord plusieurs factures, puis un relevé bancaire et une feuille couverte de signatures.

— Papa, tu te souviens de l’argent que maman disait avoir économisé pour refaire la salle de bains ?

Nikolaï Sergueïevitch remit ses lunettes.

— Bien sûr. Elle m’a dit qu’elle avait utilisé une partie de ses économies.

André secoua lentement la tête.

— Ce n’est pas ce qui s’est passé. Les travaux ont été payés avec l’argent de Léna. Et ce n’est pas la première fois.

Valentina se leva brusquement.

— André, tu n’as pas le droit de sortir ces documents devant tout le monde !

— Pourquoi ? Tu n’avais aucun problème à humilier ma femme devant tout le monde.

Il ouvrit la chemise bleue et fit glisser les feuilles vers son père.

Les factures montraient que les matériaux, les ouvriers et une partie des équipements avaient été réglés à partir du compte de Léna. Mais ce n’était pas le plus troublant. Plusieurs mois auparavant, Valentina avait demandé à son fils de lui avancer une somme importante pour des dépenses familiales. André avait accepté, persuadé que sa mère traversait une période difficile.

En vérifiant les comptes, il avait découvert que certaines sommes avaient été utilisées pour des achats personnels et pour rembourser des dettes dont elle ne lui avait jamais parlé.

Il ne savait pas encore où était passé chaque rouble. C’était précisément pour cette raison qu’il avait conservé les justificatifs.

— Tu m’avais dit que tu n’avais plus d’argent, murmura Nikolaï en regardant sa femme.

Valentina détourna les yeux.

— Je voulais simplement protéger notre famille.

— En laissant Léna payer nos travaux, nos médicaments et les dépenses que tu ne voulais pas assumer ? demanda-t-il.

— Elle est notre belle-fille ! Elle fait partie de cette famille !

Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine. J’avais entendu cette phrase tant de fois. Mais, dans la bouche de Valentina, elle ne signifiait jamais que j’avais le droit d’être respectée. Elle signifiait que je devais donner sans poser de questions.

André prit alors la parole.

— Léna ne t’a jamais demandé de la remercier pour chaque chose qu’elle a faite. Elle a accompagné papa chez les médecins, acheté ses traitements et payé des travaux dont nous profitons tous. Et ce soir, tu l’as traitée de mendiante parce qu’elle porte des bottines usées.

Boris baissa les yeux vers son verre. Sa femme posa discrètement une main sur son bras. Personne ne semblait plus intéressé par le rôti.

Valentina se tourna vers moi.

— Tu aurais pu m’en parler en privé.

Je la regardai sans hausser la voix.

— Je vous en ai parlé. Plusieurs fois. Vous m’avez répondu que j’étais trop sensible et que je devais apprendre à aider sans attendre de reconnaissance.

Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Nikolaï prit les documents et les parcourut lentement. Sa main tremblait davantage à chaque page.

— Valentina, dit-il enfin, je t’ai fait confiance pendant quarante ans. Je ne veux pas tirer de conclusions ce soir, mais nous allons vérifier ces comptes. Et si de l’argent a été utilisé sans autorisation, il faudra que ce soit expliqué.

Pour la première fois de la soirée, Valentina ne trouva rien à répondre.

André referma la chemise bleue.

— Je ne veux pas détruire cette famille. Je veux que les choses changent. À partir d’aujourd’hui, nous ne financerons plus aucune dépense sans savoir exactement à quoi elle correspond. Les médicaments de papa seront payés selon un budget clair, et Léna ne sera plus considérée comme la personne chargée de tout régler.

Il se tourna vers moi.

— Je suis désolé. J’aurais dû intervenir bien avant.

Je ne répondis pas immédiatement. J’avais attendu ces mots pendant des mois, mais les entendre ne suffisait pas à effacer tout ce qui s’était accumulé.

— Je ne veux pas seulement des excuses, André. Je veux que tu me défendes aussi quand personne ne regarde les comptes. Je veux que tu me respectes même lorsque ta mère n’est pas d’accord avec moi.

Il acquiesça.

— Tu as raison.

Je pris mon manteau et mon sac. Le gâteau était toujours posé sur la commode, intact dans sa boîte.

— Où vas-tu ? demanda André.

— Rentrer chez nous. J’ai besoin de calme.

Il proposa de m’accompagner. J’acceptai, mais je lui précisai que je ne souhaitais pas qu’il transforme cette soirée en une simple dispute familiale suivie d’un oubli général.

Dans la voiture, la pluie dessinait de longues lignes sur le pare-brise.

— Tu savais depuis longtemps ? lui demandai-je.

— J’avais remarqué des incohérences. J’ai commencé à vérifier les comptes il y a quelques semaines. Je voulais être certain avant de parler.

— Et pendant ce temps, tu m’as laissée me débrouiller seule.

Il serra le volant.