Un bruit sec, suivi d’un cliquetis métallique, résonna dans l’entrée.
Dimitri se redressa aussitôt.
— Qu’est-ce que tu as encore mis dans ces cartons ? demandai-je.
— Rien d’important.
Il se leva trop vite, heurta la table basse et traversa le salon. Mais j’étais déjà devant la caisse. Le couvercle s’était entrouvert sous le choc. À l’intérieur, entre des dossiers et une boîte à outils, je distinguais un trousseau de clés, plusieurs enveloppes et un dossier bleu portant le nom d’une banque.
Je ramassai le dossier avant qu’il puisse m’en empêcher.
— Élina, donne-moi ça.
Son ton avait changé. Ce n’était plus celui d’un homme agacé par une discussion domestique. C’était celui de quelqu’un qui venait de voir un secret lui échapper.
J’ouvris le dossier.
La première page était un document de demande de crédit. La deuxième présentait un projet d’achat immobilier. Sur la troisième, je reconnus mon nom, mon adresse et le montant approximatif de mes revenus.
Je relus les chiffres, incapable de comprendre pourquoi ils figuraient dans les papiers de Dimitri.
Puis je découvris la dernière page.
Une demande de financement avait été préparée pour l’achat d’un appartement destiné à être loué. Le dossier mentionnait mes revenus comme ceux d’une future coemprunteuse.
Mais je n’avais jamais demandé ce crédit.
Je n’avais même jamais discuté avec Dimitri de l’achat d’un bien immobilier.
— Pourquoi mon nom est-il là ?
Il passa une main sur son visage.
— Ce n’est qu’une simulation.
— Une simulation avec mes revenus ?
— Je voulais voir ce que la banque pouvait nous proposer.
— Nous ?
Il soupira, comme si je compliquais inutilement une situation parfaitement normale.
— Nous allons nous marier. Nous allons construire quelque chose ensemble. Je ne vois pas pourquoi tu réagis comme si j’étais un inconnu.
Je posai le dossier sur la table.
— Parce que tu as pris des décisions qui me concernent sans me demander mon avis. Tu as résilié ton bail, organisé ton déménagement, choisi mon bureau comme si cette pièce t’appartenait et maintenant, je découvre que tu prépares un crédit avec mes revenus.
— Je n’ai rien signé à ta place !
— Je ne t’ai pas accusé d’avoir signé. Je te demande pourquoi tu as préparé ce dossier sans m’en parler.
Il resta silencieux.
Je remarquai alors les enveloppes. L’une provenait d’un organisme de crédit, une autre d’une société de recouvrement. Je ne les ouvris pas. Elles ne m’appartenaient pas, mais leur présence dans la caisse m’inquiétait.
— Dimitri, as-tu des dettes ?
Il détourna les yeux.
Ce simple geste me donna la réponse avant même qu’il parle.
— J’ai eu quelques difficultés, finit-il par dire. Rien d’insurmontable.
— Depuis quand ?
— Élina…
— Depuis quand ?
Il s’assit lourdement sur une chaise.
Il m’expliqua qu’il avait acheté une voiture plus chère que prévu, qu’il avait accumulé plusieurs crédits à la consommation et qu’une partie de ses primes professionnelles avait été retardée. Il avait également investi de l’argent dans une petite entreprise avec un ami, une entreprise qui avait fermé quelques mois plus tôt.
Il avait espéré que la situation s’arrangerait avant notre mariage.
— Et ton déménagement chez moi ? demandai-je.
— Mon loyer me coûte trop cher. En vivant ici, je pourrai rembourser plus vite. Je voulais qu’on avance ensemble.
— Tu voulais économiser sur ton loyer.
— Ce n’est pas tout.
— Alors pourquoi ne m’as-tu pas demandé si j’étais prête à vivre avec toi ?
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Je compris que le problème n’était pas seulement financier. Dimitri avait décidé que notre engagement lui donnait le droit de franchir les étapes à ma place. Il ne m’avait pas demandé si je voulais partager mon espace, mon quotidien ou mes projets. Il avait considéré que mon appartement était la solution évidente à ses difficultés.
Et il avait pris mon silence pour un accord.
Je regardai les quatre cartons dans l’entrée. Quelques heures plus tôt, je les avais pris pour les signes maladroits d’un déménagement précipité. À présent, ils me semblaient raconter une histoire bien différente : celle d’un homme qui avait organisé son avenir en supposant que je n’aurais pas le courage de lui dire non.
— Tu ne vas pas me demander de partir pour une histoire de cartons, n’est-ce pas ? dit-il enfin.
Je pris une profonde inspiration.
— Ce n’est pas une histoire de cartons. C’est une histoire de confiance.
— Je t’aime, Élina.
— Je ne doute pas que tu éprouves quelque chose pour moi. Mais aimer quelqu’un ne signifie pas décider à sa place.
Il se leva, fit le tour de la table et tenta de prendre ma main.
Je la retirai doucement.
— On peut régler les dettes ensemble. Je peux te montrer mes comptes, tu peux m’aider à établir un budget. On n’a pas besoin de se cacher des choses.