Cristina resta immobile quelques secondes.

Je vis son regard passer de la nappe tachée à mes mains tremblantes, puis à mon visage mouillé de larmes.

— Je suis tellement désolée, Cristina… balbutiai-je. Je voulais seulement manger un peu de soupe. Je vais payer le nettoyage. Je peux même essayer de réparer la nappe moi-même…

Ma voix se brisait à chaque phrase.

Cristina posa lentement ses sacs sur le plan de travail. Elle s’approcha de la table, prit le chiffon que je tenais et le déposa dans l’évier.

— Maman Elena, pourquoi pleurez-vous ?

Je levai les yeux, stupéfaite. Elle m’appelait rarement par ce nom tendre.

— Regardez ce que j’ai fait à votre nappe. Elle doit coûter une fortune. Je sais que vous aimez que tout soit parfait. Je n’aurais jamais dû toucher à vos affaires.

Elle tira une chaise et s’assit près de moi.

— La nappe peut être nettoyée. Et même si elle ne l’était pas, ce serait une nappe de moins, pas une catastrophe.

Puis elle remarqua mes doigts rougis par l’eau chaude.

— Vous vous êtes brûlée ?

Elle se leva aussitôt, passa mes mains sous l’eau fraîche et examina ma peau avec attention. Elle appela ensuite une pharmacie pour demander conseil sur les soins à apporter, car je ne sentais presque plus le bout de mes doigts.

Je ne comprenais pas. Depuis mon arrivée, j’avais tellement peur de la décevoir que je m’étais préparée à recevoir une réprimande.

— Vous n’êtes pas en colère ? demandai-je.

Cristina s’arrêta un instant.

— Si, je suis contrariée, mais pas contre vous. Je suis contrariée que vous ayez cru devoir vous excuser comme si vous aviez commis un crime.

Ces mots me firent plus mal que n’importe quel reproche, parce qu’ils révélèrent à quel point j’avais peur.

Je baissai les yeux.

— Dans ma maison, je pouvais encore tout faire. Ici, j’ai l’impression d’être devenue inutile.

Cristina ne répondit pas immédiatement. Elle s’assit de nouveau et prit mes mains entre les siennes.

— Vous n’êtes pas inutile, maman Elena. Vous avez quatre-vingt-un ans. Vous avez élevé Matei, vous avez travaillé toute votre vie et vous avez traversé des choses que je ne peux même pas imaginer. Vous n’avez pas à prouver votre valeur en étant capable de porter un bol sans le renverser.

Je sentis mes larmes redoubler.

À cet instant, la porte d’entrée s’ouvrit. Matei rentrait plus tôt que prévu. En nous voyant assises côte à côte, il posa sa sacoche.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je voulus répondre, mais Cristina le devança.

— Ta mère a renversé sa soupe. Nous allons nettoyer la nappe et trouver une solution pour qu’elle puisse manger plus confortablement.

Matei regarda la tache.

— Maman, ce n’est qu’une nappe.

Je lui souris faiblement.

— Je sais, mon fils. Mais je ne voulais pas être un poids pour vous.

Son expression changea.

Il s’approcha et s’agenouilla près de ma chaise, comme lorsqu’il était petit et qu’il venait me demander pardon après une bêtise.

— Maman, pourquoi penses-tu que tu es un poids ?

Je n’avais jamais réussi à lui expliquer cette peur. Depuis la mort de son père, j’avais appris à ne compter que sur moi-même. J’avais réparé le toit, entretenu le jardin, cuisiné pour les voisins malades et refusé toutes les aides que je jugeais superflues. Chaque petite tâche accomplie me rappelait que j’étais encore capable de vivre seule.

Mais mes mains tremblaient désormais. Mes genoux me faisaient souffrir. Et j’avais peur qu’un jour, mon fils ne voie plus en moi que des rendez-vous médicaux, des dépenses et des obligations.

— Je ne veux pas que vous regrettiez de m’avoir accueillie, murmurai-je.

Matei me prit dans ses bras.

— Je regretterais bien davantage de t’avoir laissée seule alors que tu avais besoin de nous.

Cristina essuya doucement la table, puis s’arrêta devant moi.

— Et j’aimerais vous dire quelque chose, maman Elena. Je travaille beaucoup, je suis souvent pressée et je peux paraître froide. Mais cela ne signifie pas que vous devez vivre ici en ayant peur de faire une erreur.

Elle me regarda avec sérieux.

— Cette maison est aussi votre maison pendant que vous êtes avec nous. Vous avez le droit de vous asseoir, de manger, de vous reposer et de demander de l’aide. Vous n’avez pas besoin de vous excuser pour chaque chose.

Ce soir-là, nous avons mangé dans le salon, sur des plateaux faciles à déplacer. Matei avait coupé mon pain en petits morceaux et Cristina avait installé un dessous de plat antidérapant sous mon bol.

Le lendemain, elle rapporta un petit tapis de table lavable et un bol muni de poignées. Elle me montra comment m’en servir, sans plaisanter sur mes mains ni me parler comme à une enfant.