Le lendemain matin, à sept heures précises, j’ai entendu Viorica appeler son fils depuis la chambre d’amis.
— Cătălin ! Tu peux venir m’aider à me lever ? Mon dos me fait tellement mal que je ne peux presque plus bouger !
J’étais déjà installée à la table de la cuisine, mon ordinateur ouvert et une tasse de café à la main. J’ai regardé mon mari traverser le couloir en soupirant. La veille, sa mère lui avait dicté une liste de plats comme si elle passait commande dans un restaurant : sarmale, soupe de poulet, ragoût de bœuf, polenta maison et gâteau aux noix.
Le plus drôle, c’est qu’elle avait précisé qu’elle ne mangerait pas de restes.
Cătălin est revenu quelques minutes plus tard, les cheveux en bataille.
— Chérie, maman aimerait prendre un bon petit-déjeuner. Tu pourrais lui préparer quelque chose avant de commencer ton travail ?
J’ai levé les yeux de mon écran.
— Bien sûr. Tu as deux mains, une cuisine et une mère qui t’a élevé pendant des années. Je suis certaine que vous allez vous en sortir.
Son sourire a disparu.
— Pourquoi tu me parles comme ça ?
— Comment ça ?
— Tu sais très bien que maman est âgée et qu’elle souffre.
J’ai refermé doucement mon ordinateur.
— Cătălin, ta mère a passé douze ans chez ta sœur à s’occuper de ton neveu. Elle a certainement beaucoup donné. Mais ce n’est pas moi qui lui ai demandé de venir ici. Tu m’as demandé si j’étais d’accord pour l’accueillir, et j’ai dit oui. Je n’ai jamais accepté de devenir sa cuisinière, sa femme de ménage et son infirmière personnelle.
Il a détourné les yeux.
— Je pensais simplement que tu serais contente d’avoir un peu de compagnie.
J’ai failli rire.
De la compagnie ? Depuis son arrivée, Viorica avait déjà critiqué mes rideaux, mon café, la température du salon et la manière dont je rangeais les assiettes. Si c’était cela, la compagnie, je préférais encore mes réunions en visioconférence.
À ce moment-là, elle est apparue dans l’encadrement de la porte, enveloppée dans son peignoir.
— Je vous entends ! C’est donc comme ça qu’on traite une mère qui vient aider son fils ?
Je l’ai regardée calmement.
— Vous êtes venue pour nous aider, n’est-ce pas ? Alors, prenez le temps de vous reposer et de vous installer. Nous trouverons ensemble une organisation qui convienne à tout le monde.
Elle a pincé les lèvres.
— Je n’ai jamais vu une belle-fille aussi insolente. À mon époque, une femme savait s’occuper de sa famille.
— À mon époque aussi, les femmes savent travailler, payer les factures et élever leurs enfants. Ce n’est pas incompatible avec le fait de respecter les autres.
Cătălin s’est interposé.
— Ça suffit, toutes les deux !
Je l’ai fixé.
— Non. Justement, ça ne suffit plus. Tu m’as demandé d’accueillir ta mère. Je l’ai fait. Maintenant, tu dois assumer ta décision.
Je suis retournée travailler.
Pendant les deux heures suivantes, j’ai entendu des portes claquer, des soupirs et des commentaires sur mon manque de savoir-vivre. Puis, vers dix heures, Cătălin est venu frapper à la porte de notre chambre.
— Tu ne peux vraiment rien préparer pour le déjeuner ?
J’ai posé mon stylo.
— Je peux. Mais je ne le ferai pas à ta place.
— C’est ma mère !
— Exactement. Et je suis ta femme, pas la remplaçante de ta sœur.
Il est resté silencieux.
Je savais que le véritable problème ne venait pas uniquement de Viorica. Cătălin avait grandi dans une famille où les femmes se chargeaient de tout et où les hommes considéraient souvent les tâches domestiques comme une faveur qu’ils pouvaient demander plutôt qu’une responsabilité qu’ils devaient partager. Il n’était pas cruel. Il était simplement habitué à ce que je finisse par céder.
Pendant treize ans, j’avais cédé sur beaucoup de choses. Mais pas cette fois.
À midi, je suis descendue pour préparer un sandwich. Viorica était installée sur le canapé, une couverture sur les genoux, en train de regarder une émission de cuisine.
— Enfin ! s’est-elle exclamée en me voyant. J’ai faim depuis une heure. Où est mon ragoût ?
— Je ne l’ai pas préparé.
Elle a écarquillé les yeux.
— Comment ça, tu ne l’as pas préparé ?
— Je travaille aujourd’hui.
Elle a posé sa main sur sa poitrine.
— Cătălin ! Viens voir ce que ta femme me fait subir !
Mon mari est arrivé du jardin, où il avait passé la matinée à essayer de réparer une étagère que sa mère jugeait trop basse.
— Qu’est-ce qui se passe encore ?
— Elle refuse de me préparer à manger !
Cătălin m’a regardée avec une expression désespérée.
— Chérie, fais au moins un effort. Elle ne connaît pas encore nos habitudes.