Le téléphone vibra une seconde fois dans ma main.
— Madame Patty ? Ici le service juridique de la loterie. Nous devons vous poser une question avant de poursuivre la vérification de votre dossier.
Je regardai la vieille boîte à chaussures posée sur le porche.
— Je vous écoute.
— Votre mari vient de présenter un billet gagnant correspondant au tirage de vendredi. Cependant, il n’est pas en mesure de prouver qu’il en est le propriétaire légitime. Il affirme que vous êtes séparés et que vous lui avez donné le billet. Est-ce exact ?
Je laissai échapper un petit rire sans joie.
— Non. Je ne lui ai jamais donné ce billet. Il me l’a pris.
Un silence suivit.
— Madame, nous avons également reçu une déclaration de votre part ce matin. Vous avez signalé la disparition du billet et transmis une photographie de celui-ci. Nous devons donc suspendre toute réclamation jusqu’à ce que la situation soit clarifiée.
Je fermai les yeux.
C’était exactement ce que j’attendais.
Gary avait toujours cru que j’étais incapable de prévoir quoi que ce soit. Pendant trente-quatre ans, il avait géré les comptes, les factures, les assurances et les papiers de la maison. Il répétait souvent que j’étais trop sentimentale pour comprendre les questions d’argent.
Pourtant, j’avais appris une chose au fil de notre mariage : lorsqu’une personne vous prend systématiquement pour une idiote, elle finit par ne plus faire attention à ce que vous observez.
Et j’avais tout observé.
Six jours plus tôt, lorsque j’avais appris que ma station-service habituelle avait vendu le billet gagnant, j’avais immédiatement vérifié le numéro du tirage.
Je me souvenais parfaitement de mon billet. Je l’avais photographié le vendredi soir, comme je le faisais depuis plusieurs années, avant de l’accrocher au réfrigérateur avec un aimant en forme de pomme.
Les six numéros correspondaient.
J’avais d’abord cru à une erreur. J’avais vérifié une deuxième fois, puis une troisième. Mes jambes avaient flanché et je m’étais assise sur le bord de la table.
Deux millions quatre cent douze mille dollars.
Après les taxes et les prélèvements applicables, cela représentait toujours une somme que je n’aurais jamais imaginé posséder.
Mais je n’avais pas appelé Gary.
Je savais qu’il se trouvait chez son ami Frank ce soir-là. Je voulais d’abord confirmer le résultat auprès de la loterie et comprendre les démarches à suivre.
Le lendemain matin, j’étais partie chercher une copie de mon billet dans mon sac, lorsque j’avais remarqué que celui du réfrigérateur avait disparu.
Gary avait prétendu qu’il était tombé derrière le meuble.
— Tu sais comment tu es, Patty. Tu perds toujours tes affaires.
Je l’avais regardé quelques secondes.
— Tu l’as vu, toi ?
— Non. Pourquoi cette question ?
Il avait repris son café sans me regarder.
À cet instant, j’avais compris.
Je n’avais pas encore de preuve qu’il l’avait pris, mais son attitude avait suffi à éveiller mes soupçons. J’avais alors contacté la loterie pour signaler la disparition du billet et demander quelles mesures de protection étaient possibles.
La personne au téléphone m’avait expliqué qu’une photographie du billet, accompagnée de la date d’achat et des informations disponibles, pourrait contribuer à établir ma réclamation, sans garantir à elle seule que le paiement me serait attribué.
J’avais transmis tout ce que je possédais.
J’avais également contacté une avocate spécialisée en droit familial et en litiges financiers.
La vieille boîte à chaussures contenait précisément ce dont j’avais besoin : les reçus de mes achats de billets, les relevés de mon compte bancaire, les photographies datées et un petit carnet dans lequel je notais chaque vendredi les numéros que je choisissais.
Ce n’était pas une preuve magique. Mais c’était un ensemble d’éléments cohérents qui racontaient une histoire bien différente de celle de Gary.
À 15 h 12, mon téléphone sonna de nouveau.
— Madame Patty, votre mari refuse de quitter le guichet. Il insiste pour que le paiement soit effectué immédiatement.
— Et qu’est-ce que vous lui avez répondu ?
— Que la réclamation était suspendue et qu’aucun versement ne serait effectué avant la fin de l’examen. Nous lui avons également demandé de fournir des documents prouvant qu’il était le propriétaire légitime du billet.
Je regardai la route devant la maison.
— Merci. Mon avocate va vous contacter.
Je raccrochai.
À peine quelques minutes plus tard, mon téléphone afficha le nom de Gary.
Je laissai sonner deux fois avant de répondre.
— Qu’est-ce que tu as raconté à ces gens ? hurla-t-il.
Je restai silencieuse un instant.
— Bonjour à toi aussi, Gary.
— Ils refusent de me payer ! Ils disent que tu as signalé le billet comme volé !
— Parce que c’est exactement ce qui s’est passé.
Il éclata d’un rire nerveux.
— Volé ? Nous sommes mariés depuis trente-quatre ans ! Tout ce qui est à toi est à moi !