« Monsieur Alejandro, vous êtes tout seul pour Noël ? »
L’homme a baissé les yeux vers sa tasse.
« Oui, cette année, je suis tout seul. »
Sofía a réfléchi un instant, puis elle a demandé avec le naturel désarmant des enfants :
« Alors, vous pouvez manger avec nous. Comme ça, vous ne serez plus tout seul. »
J’ai posé doucement une main sur son épaule.
« Sofía, ne dérange pas monsieur. »
Mais Alejandro a secoué la tête.
« Ce n’est pas une dérange, au contraire. Cela me ferait plaisir. »
Il a regardé la petite assiette presque vide devant ma fille, puis celle qu’il avait commandée pour moi.
« Vous devriez manger pendant que c’est chaud, Mariana. »
J’ai hésité.
Accepter davantage me donnait l’impression de perdre un peu plus de ma dignité. Pourtant, mon estomac se contractait depuis le matin et je savais que Sofía finirait par remarquer que je n’avais rien avalé.
Alors, je me suis assise.
J’ai mangé lentement, en faisant attention à ne pas laisser paraître à quel point j’avais faim. Alejandro n’a pas posé de questions indiscrètes. Il a simplement discuté avec Sofía de ses dessins animés préférés, de l’école et de la petite étoile en papier qu’elle avait fabriquée pour décorer notre ancien appartement.
Pendant quelques minutes, j’ai presque oublié notre situation.
Puis Sofía a baillé.
« Maman, on va rentrer bientôt ? »
J’ai regardé l’heure sur mon téléphone.
Il était presque onze heures.
« Oui, mon cœur. On va y aller. »
J’ai rassemblé les quelques affaires que nous avions apportées : un sac à dos, une couverture et un petit sac contenant les vêtements de rechange de Sofía.
Alejandro a remarqué le sac.
Son regard s’est arrêté dessus, puis il a observé mon visage.
« Vous avez un long trajet à faire ? »
« Pas vraiment. »
« Vous habitez dans le quartier ? »
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Il a alors posé la question qui allait tout changer.
« Où allez-vous dormir cette nuit ? »
J’ai senti mes doigts se refermer sur la poignée du sac.
J’aurais pu inventer quelque chose. Dire qu’une amie nous attendait, que ma sœur allait venir nous chercher, que nous avions une chambre réservée quelque part.
Mais j’étais trop fatiguée pour fabriquer un nouveau mensonge.
J’ai baissé les yeux.
« Dans ma voiture. Enfin… nous dormions dans ma voiture. Mais elle ne démarre plus depuis ce matin. »
Alejandro n’a pas bougé.
« Et vous avez une autre solution ? »
J’ai secoué la tête.
« Je trouverai quelque chose. Il y a des endroits ouverts toute la nuit. Je peux rester ici encore un peu avec ma fille, puis… je ne sais pas. »
Ma voix s’est brisée sur les derniers mots.
Il a regardé Sofía, qui s’était endormie contre mon bras.
Son expression a changé. Le sourire qu’il avait jusque-là affiché a disparu, remplacé par une inquiétude profonde.
« Vous comptiez passer la nuit dehors avec elle ? »
Je n’ai pas répondu.
Ce silence lui a suffi.
Il a sorti son téléphone, mais je me suis immédiatement redressée.
« Écoutez, monsieur, je vous remercie pour le repas. C’était déjà beaucoup. Je ne veux pas que vous pensiez que je cherche à obtenir davantage. »
Il a rangé son téléphone.
« Mariana, je ne pense pas cela. Et je ne vais pas vous demander de me raconter toute votre vie pour décider si vous méritez un endroit où dormir. »
J’ai senti les larmes me monter aux yeux.
« Je ne veux pas que ma fille ait l’impression que nous dépendons de la charité des inconnus. »
Alejandro a pris le temps de réfléchir avant de répondre.
« Alors, ne voyez pas cela comme de la charité. Voyez-le comme une aide ponctuelle, le temps de trouver une solution plus stable. Vous pourrez décider vous-même de ce que vous acceptez. »
Il m’a expliqué qu’il possédait un petit hôtel à quelques kilomètres de là. Il avait prévu d’y passer la nuit après un dîner professionnel qui avait été annulé au dernier moment.
« Il y a des chambres libres. Je peux vous en réserver une pour cette nuit. Vous aurez une salle de bains, un lit et de quoi prendre un petit-déjeuner demain matin. »
J’ai immédiatement refusé.
« Non, je ne peux pas accepter une chambre dans votre hôtel. »
« Vous n’avez pas besoin de me répondre maintenant. »
Il a appelé la réception, a demandé qu’une chambre soit préparée et a précisé que la réservation serait faite à mon nom. Il a ensuite demandé à son chauffeur de venir nous chercher.
Je suis restée silencieuse.
Je ne savais plus comment réagir.