Je restai immobile quelques secondes après le départ de Julián. Elena continuait de regarder les portes vitrées, comme si elle attendait qu’il revienne lui dire qu’il avait changé d’avis.

— Il est très occupé, expliqua-t-elle en arrangeant son manteau. Il dirige une entreprise. Il a beaucoup de responsabilités.

Elle prononça ces mots avec une fierté presque douloureuse.

— Je comprends, répondis-je doucement. Venez, nous allons vous installer et prendre le temps de discuter.

Je demandai à Lucía, notre infirmière coordinatrice, de l’accompagner dans le salon pendant que je vérifiais les documents d’admission. Le dossier était étonnamment mince : une copie de sa pièce d’identité, quelques ordonnances anciennes, un formulaire médical incomplet et une enveloppe blanche portant simplement mon nom de famille.

À remettre à la direction.

— Votre fils a laissé ceci, lui dis-je en montrant l’enveloppe.

Elena fronça les sourcils.

— Il a toujours été organisé. Il a sûrement mis les papiers qu’il faut.

Je ne l’ouvris pas devant elle. Je voulais d’abord m’assurer qu’elle était en sécurité, qu’elle avait bien compris les conditions de son admission et qu’elle ne souffrait d’aucun problème médical urgent.

Au cours de l’évaluation, Lucía découvrit qu’Elena avait perdu beaucoup de poids. Elle avait également plusieurs médicaments dans son sac, certains sans ordonnance récente. Elle semblait parfaitement capable de répondre aux questions simples, mais elle se trompait sur la date et ne savait pas expliquer pourquoi son fils l’avait amenée.

— Il m’a dit que je resterais ici quinze jours, confia-t-elle à Lucía. Il doit refaire la salle de bains de ma maison. Ensuite, il viendra me chercher.

Lucía ne lui fit aucune promesse.

— Nous allons vérifier tout cela avec vous, Madame Elena. Pour l’instant, l’important est que vous soyez bien installée.

En fin de matinée, je me rendis dans la chambre qui lui avait été attribuée. Elle avait posé la broche sur la table de nuit et l’observait en silence.

— Vous aimez les libellules ? demandai-je.

Elle leva les yeux.

— C’est un souvenir de mon mari. Il me l’avait offerte avant la naissance de Julián. Il disait que les libellules représentaient la liberté.

Elle eut un petit rire sans joie.

— La liberté… C’est drôle, non ? Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’en profiter.

Je m’assis à une distance respectueuse.

— Vous avez une fille, Madame Elena ?

Son visage se ferma brusquement.

— Non. J’ai un fils. Julián. C’est lui qui s’occupe de moi.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Vous n’avez jamais eu d’autre enfant ?

Elle baissa les yeux vers la broche.

— J’en ai eu une autre. Une petite fille. Mais elle est morte pour moi depuis longtemps.

Je ne répondis pas. Je ne voulais pas transformer cette première rencontre en procès. Pas encore.

À midi, mon mari, Rafael, me trouva dans mon bureau. Il remarqua immédiatement que quelque chose n’allait pas.

— Mariana, tu as l’air bouleversée. Que s’est-il passé ?

Je lui racontai l’histoire de la broche, l’orphelinat, le portail gris et la phrase prononcée par ma mère trente ans plus tôt.

Il resta silencieux, puis prit ma main.

— Tu es certaine que c’est elle ?

— Je reconnaîtrais cette broche entre mille. Et je reconnaîtrais cette voix.

— Tu n’es pas obligée de faire quoi que ce soit pour elle simplement parce qu’elle est ici.

— Je sais.

— Alors, qu’est-ce qui te fait peur ?

Je regardai les documents d’admission.

— Je crois que j’ai peur de découvrir qu’elle ne m’a jamais cherchée. Et j’ai peur de découvrir pourquoi.

Rafael ne tenta pas de me consoler avec des phrases toutes faites. Il se contenta de rester près de moi.

Ce soir-là, après avoir vérifié que les résidents étaient installés, je pris enfin l’enveloppe laissée par Julián.

À l’intérieur se trouvaient trois feuilles.

La première était une facture de six mois de pension, réglée à l’avance. La deuxième était une liste de médicaments. La troisième était une lettre manuscrite.

Je reconnus immédiatement l’écriture de Julián sur la signature.

« Madame la Directrice,

Ma mère n’est plus en mesure de vivre seule. Je ne peux pas m’occuper d’elle et je refuse que ma vie soit entièrement organisée autour de ses besoins. Je vous demande de ne jamais me contacter, quelles que soient les circonstances.

Je joins également un document concernant sa situation familiale. Vous comprendrez qu’il est préférable de ne pas évoquer son passé avec elle.

Julián Salgado. »

Mais ce n’était pas cette lettre qui me glaça le sang.

Au fond de l’enveloppe se trouvait une photocopie d’un ancien document administratif. Il s’agissait d’un dossier de placement datant de février 1996.

Je lus la date. Puis le nom.

Enfant : Mariana Salgado. Âge : six ans.

Mes doigts se mirent à trembler.