Le samedi matin, à huit heures précises, un camion de déménagement se gara devant la maison.
Ma mère m’appela moins de dix minutes plus tard.
— Julie, qu’est-ce que c’est que ce camion ?
— Un déménagement, maman.
— Oui, je vois bien ! Mais pourquoi y a-t-il des hommes qui démontent les meubles de la cuisine ?
Je regardai les deux déménageurs qui protégeaient soigneusement les portes d’un placard avant de les charger.
— Parce que ces meubles m’appartiennent.
Elle eut un silence incrédule.
— Ne commence pas tes enfantillages. Tu pars dimanche. Tu ne vas tout de même pas vider la maison !
— Je ne vide pas la maison. Je récupère ce que j’ai acheté.
— Les armoires, les robinets, les luminaires… tout cela fait partie de la maison !
— Pas nécessairement. J’ai les factures, les preuves de paiement et les échanges avec les artisans. Nous allons suivre les règles, pas tes impressions.
Je raccrochai avant que la conversation ne dégénère.
J’avais passé la nuit à classer mes documents. Les factures des matériaux, les reçus des magasins, les contrats des artisans, les virements effectués depuis mon compte et les photographies prises avant et après les travaux. J’avais même retrouvé les messages dans lesquels ma mère me remerciait d’avoir financé la rénovation parce qu’elle n’avait pas les moyens de le faire.
Mais je savais qu’avoir payé quelque chose ne signifiait pas automatiquement que je pouvais l’arracher des murs. Certains éléments étaient devenus indissociables de la propriété. D’autres pouvaient être retirés sans dégrader la maison. Il fallait donc faire les choses correctement.
J’avais demandé conseil à un avocat spécialisé en droit immobilier. Il m’avait expliqué que la propriété du terrain et de la bâtisse appartenait bien à ma mère, mais que le sort des équipements, des améliorations et des dépenses engagées dépendait de leur nature, des accords passés et des règles applicables.
Il m’avait surtout recommandé de ne rien démonter qui puisse endommager le bâtiment et de ne pas toucher aux installations essentielles.
C’est pourquoi j’avais fait établir une liste précise des biens mobiliers et des équipements que je pouvais retirer légalement.
Les meubles que j’avais achetés. Les appareils électroménagers qui m’appartenaient. Les lampes décoratives. Les étagères amovibles. Les rideaux, les tables, les chaises, la vaisselle et même les petites cuillères.
Quant aux installations fixes, elles resteraient en place jusqu’à ce que leur statut soit clarifié.
À midi, Marc arriva en trombe.
— Tu es complètement folle ? cria-t-il en entrant dans le salon.
Je continuai à emballer les livres.
— Bonjour à toi aussi.
Il désigna les cartons.
— Chloé voulait venir choisir les meubles pour la chambre du bébé ! Tu vas lui laisser quoi ?
— Ce qui appartient à maman. Et ce qui appartient à la maison.
— Mais tu as rénové tout ça pour la famille !
Je posai le livre que je tenais.
— Non, Marc. J’ai rénové cette maison parce que maman m’avait dit que je pourrais y vivre et que je pensais que nous avions trouvé un arrangement honnête.
— Tu as quand même vécu ici pendant trois ans !
— Oui. Et j’ai payé les charges, entretenu le jardin et financé cinquante mille dollars de travaux. Je ne t’ai jamais demandé de rembourser mes heures de travail. Je ne t’ai même jamais envoyé une facture pour tout ce que j’ai fait.
Il détourna le regard.
— Tu aurais dû comprendre que maman voulait garder la maison pour ses enfants.
Je le fixai.
— Je suis aussi son enfant.
Il ne répondit pas.
Quelques heures plus tard, Chloé arriva à son tour. Elle inspecta la cuisine presque vide et poussa un soupir théâtral.
— C’est vraiment mesquin, Julie. On attend un bébé. Tu pourrais au moins nous laisser les meubles.
— Tu peux les acheter si tu le souhaites.
— Les acheter ? Mais c’est une maison de famille !
— Alors pourquoi n’avez-vous pas participé aux travaux ?
Elle ouvrit la bouche, puis la referma.
Je ne cherchais pas à les humilier. Je voulais simplement qu’ils comprennent que le mot « famille » ne pouvait pas servir uniquement lorsque quelqu’un avait besoin de mon argent ou de mon travail.
Le dimanche après-midi, ma mère arriva avec un double des clés.
Elle s’arrêta sur le seuil du salon.
La pièce était presque vide. Les meubles que j’avais achetés avaient disparu. Les cadres, les tapis, les lampes et les objets décoratifs étaient soigneusement emballés dans le camion. La cuisine avait retrouvé une apparence simple, avec les équipements fixes laissés en place.
— C’est une plaisanterie ? demanda-t-elle.
— Non.
Elle parcourut la pièce du regard.
— Tu as tout pris !
— J’ai repris mes affaires.
— Tu as détruit cette maison !