— Et toi, Alexandra ? Tu fais quoi exactement, à part rester enfermée dans ton appartement à prétendre que tu travailles sur des projets secrets ?
J’ai relevé les yeux.
— Je travaille, Marcus.
— Oui, c’est ce que tu dis depuis des années. Mais personne ne sait jamais sur quoi. Tu refuses de parler de ton travail, tu ne publies rien sur les réseaux sociaux et tu arrives ici avec le même sac depuis trois ans.
Jennifer a posé sa serviette.
— On ne te juge pas, Alexandra. Mais à un moment, il faut être réaliste. Tout le monde ne peut pas réussir dans un domaine créatif.
Marcus a éclaté de rire.
— Elle appelle ça du cinéma. En réalité, elle passe ses journées à écrire des histoires que personne ne lira jamais.
Je n’ai pas répondu.
Ce n’était pas parce que ses paroles ne me blessaient pas. C’était parce que j’avais appris à ne pas dévoiler chaque étape de mon travail à des gens qui avaient déjà décidé qu’il ne valait rien.
Depuis quatre ans, je travaillais comme scénariste et productrice indépendante. J’avais commencé avec de petites commandes, des projets publicitaires et des réécritures anonymes pour des sociétés de production. Puis j’avais participé à l’écriture d’une série qui avait rencontré un succès inattendu.
Mon nom n’apparaissait pas toujours au générique. Certains contrats comportaient des clauses de confidentialité. Et surtout, je n’avais jamais eu envie de transformer chaque dîner familial en présentation de carrière.
Mais depuis plusieurs mois, je travaillais sur un projet beaucoup plus important.
Un long métrage intitulé The Last Horizon.
J’en avais écrit le scénario avec une petite équipe et j’avais participé à son développement pendant près de deux ans. Une grande société de production américaine avait finalement acquis les droits, sous réserve de la finalisation d’un accord international.
Je n’avais pas le droit d’en parler.
Et je n’avais aucune envie de le faire devant Marcus.
— Tu pourrais au moins essayer de trouver un vrai travail, poursuivit-il. Un poste dans une entreprise, avec un salaire régulier. Tu as trente-deux ans, Alexandra. Il serait temps de grandir.
Papa hocha la tête.
— Ton frère essaie de t’aider. Tu devrais l’écouter.
Je reposai ma fourchette.
— Je n’ai pas demandé de conseils financiers.
Marcus sourit.
— Alors ne viens pas te plaindre quand tu ne pourras plus payer ton loyer.
À cet instant, la télévision du salon changea de programme. Le match fut interrompu par une édition spéciale consacrée à l’industrie du cinéma.
Une journaliste apparut à l’écran devant les studios de Los Angeles.
— Une annonce majeure vient d’être confirmée dans le monde du divertissement. Le studio Silver Crown Pictures a conclu un accord de production et de distribution autour du long métrage The Last Horizon. Selon plusieurs sources proches des négociations, il s’agit de l’un des contrats les plus importants de l’année pour un projet original.
Marcus ne regardait pas encore l’écran.
Jennifer, en revanche, s’était tournée vers le salon.
La journaliste poursuivit :
— Le projet, développé par la scénariste et productrice Alexandra Hayes, fera l’objet d’un financement international et d’un accord de distribution mondial. Les estimations évoquent une enveloppe globale dépassant les 180 millions de dollars pour la production, la promotion et la distribution.
La fourchette de chiffres fit taire la pièce.
Puis une photographie apparut à l’écran.
La mienne.
Je tenais un dossier devant le logo du studio, lors d’une réunion organisée quelques semaines plus tôt.
Maman lâcha sa fourchette.
Papa se tourna lentement vers moi.
Marcus resta immobile, les yeux fixés sur la télévision.
La journaliste ajouta :
— Alexandra Hayes, qui a développé le scénario avec une équipe de collaborateurs, a signé un accord comprenant des droits d’écriture, des responsabilités de production et une participation aux résultats du projet. Le studio n’a pas communiqué les détails financiers individuels.
Marcus cligna des yeux.
— C’est… c’est toi ?
Je pris tranquillement mon verre d’eau.
— Oui.
— Mais comment… Depuis quand… ?
— Depuis un certain temps.
Jennifer posa son couteau.
— Tu travailles vraiment avec Silver Crown ?
— Oui. Le contrat a été finalisé cette semaine.
Marcus eut un petit rire nerveux.
— Attends. Les 180 millions, c’est ce que tu vas toucher ?
— Non. C’est l’enveloppe globale du projet. Ce n’est pas mon revenu personnel. La journaliste vient de le préciser.
Je n’avais aucune envie de laisser une information inexacte devenir une nouvelle histoire familiale.
Papa se racla la gorge.
— Pourquoi ne nous as-tu rien dit ?
Je le regardai.
— Parce que je ne pouvais pas en parler avant l’annonce officielle. Et parce que je n’avais pas besoin que vous sachiez tout pour continuer à travailler.
Marcus repoussa son assiette.
— Tu aurais quand même pu nous prévenir que quelque chose d’aussi important se préparait.