Julien resta immobile devant la camionnette, une main posée sur la poignée de la portière.

Élodie s’approcha la première.

— Tu as bonne mine, dit-elle en regardant les jumeaux. Je vois que tu as trouvé quelqu’un pour t’aider.

Julien la fixa, incrédule.

— Tu as disparu pendant des semaines. Tu savais que nous n’avions plus de logement. Tu savais que Mila était malade. Et c’est tout ce que tu trouves à me dire ?

Élodie détourna les yeux.

Thomas intervint avec un sourire méprisant.

— Inutile de faire une scène. Élodie a pris une décision. Elle veut recommencer sa vie.

— Avec toi ?

— Ça te pose un problème ?

Julien serra les mâchoires. Il aurait voulu répondre, mais Mila se mit à tousser dans sa poussette. Il s’agenouilla aussitôt pour vérifier sa respiration.

Michel Delmas, qui venait de sortir de la maison, avait assisté à toute la scène.

— Thomas, accompagne Élodie à l’intérieur, ordonna-t-il. Julien, viens avec moi.

— Papa, protesta Thomas, tu ne vas pas encore prendre son parti !

Michel se retourna brusquement.

— Je t’ai dit de rentrer.

Pour la première fois, Julien remarqua une véritable inquiétude sur le visage du propriétaire.

Ce n’était pas seulement de la compassion pour un homme abandonné avec ses enfants.

Michel semblait avoir peur de ce qui allait être révélé.

Dans son bureau, il sortit un dossier jauni d’un tiroir fermé à clé.

— Julien, je dois te poser une question. Ta mère t’a-t-elle déjà parlé d’un homme nommé Michel Delmas ?

Julien regarda le dossier.

— Non. Elle refusait de parler de mon père. Tout ce que je sais, c’est qu’il était parti avant ma naissance.

Michel ferma les yeux.

— Sophie n’est pas partie parce qu’elle ne m’aimait plus. Elle est partie parce que mon père avait menacé de lui retirer son emploi et de faire en sorte qu’elle ne puisse plus jamais travailler dans la région si elle refusait de disparaître de ma vie.

Julien sentit sa gorge se serrer.

— Vous étiez ensemble ?

— Oui. J’avais vingt ans. Elle en avait dix-neuf. Nous étions amoureux. Quand elle m’a annoncé sa grossesse, j’ai voulu l’épouser. Mon père, qui dirigeait alors l’exploitation, avait déjà choisi une autre femme pour moi. Il considérait Sophie comme une employée sans avenir.

Michel posa une photographie sur le bureau.

On y voyait un jeune homme devant une grange, le bras autour d’une jeune femme aux cheveux bruns.

C’était Sophie.

À côté d’elle se tenait Michel, avec le même regard que celui qui observait aujourd’hui Julien.

— Je n’ai jamais su qu’elle avait gardé l’enfant, murmura-t-il. Mon père m’avait affirmé qu’elle avait quitté la région et qu’elle avait perdu le bébé.

Julien recula d’un pas.

— Vous êtes en train de me dire que vous pourriez être mon père ?

— Je ne veux pas te mentir une seconde de plus. Je veux faire un test ADN. Si tu acceptes.

Julien regarda la photographie pendant un long moment.

Il avait grandi avec une mère qui travaillait sans relâche, qui économisait chaque euro et qui changeait de sujet dès qu’il posait des questions sur son père. Il avait toujours cru que cet homme les avait abandonnés.

Il découvrait maintenant que sa mère avait peut-être été contrainte de fuir, et que son père vivait à quelques mètres de lui depuis plusieurs semaines.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas reconnu plus tôt ?

Michel baissa la tête.

— Parce que je ne savais pas que tu existais.

Julien ne répondit pas.

Il n’était pas prêt à pardonner un passé qu’il ne comprenait pas encore.

Mais il accepta le test.

Les jours suivants, la tension monta au domaine.

Thomas remarqua que Michel passait de plus en plus de temps avec Julien. Il entendit parler du test ADN et comprit que l’arrivée de cet homme pouvait bouleverser l’équilibre familial.

Car Thomas était le fils que Michel avait élevé et préparé à reprendre l’exploitation.

Il était aussi l’héritier que tout le monde considérait comme évident.

Et si Julien était réellement le fils aîné de Michel, les choses pourraient changer.

Un soir, Thomas entra dans le logement où Julien s’occupait des jumeaux.

— Tu crois vraiment que tu vas débarquer ici avec tes deux enfants et réclamer la moitié de tout ?

Julien continua de préparer le biberon de Mila.

— Je ne réclame rien.

— Tu as bien compris que mon père cherche à te faire une place. Tu n’es pas dupe.

— Ton père m’a donné un toit quand je n’avais nulle part où aller. Je lui en suis reconnaissant. Le reste ne me concerne pas encore.

Thomas eut un rire sans joie.

— Tu devrais te méfier d’Élodie. Elle ne s’intéresse pas aux hommes pour leur sourire.

Julien leva enfin les yeux.