Il se souvenait de la façon dont je prenais mon café, des livres que je demandais à ma sœur de m’apporter et même de la chanson que je fredonnais lorsque la douleur m’empêchait de dormir.

Au début, j’avais cru que c’était simplement sa gentillesse. Puis, à mesure que je retrouvais mes forces, nous avions commencé à parler de tout et de rien. Il me racontait ses gardes interminables, ses rêves de voyager et son désir de construire une vie loin des couloirs de l’hôpital.

Quand j’avais enfin pu rentrer chez moi, Richard m’avait demandé mon numéro. Notre histoire avait commencé lentement, avec des rendez-vous tranquilles et de longues conversations. Il ne m’avait jamais pressée de retrouver les souvenirs perdus de mon accident.

Un an plus tard, il m’avait demandé en mariage.

J’avais dit oui sans hésiter.

Notre mariage avait été magnifique. Des fleurs blanches, des bougies, quelques amis proches et ma sœur qui avait pleuré pendant toute la cérémonie. Richard m’avait passé une bague au doigt en me promettant de ne jamais me mentir.

Mais, cette nuit-là, alors que nous étions seuls dans notre chambre d’hôtel, son visage avait soudain changé.

Il avait regardé mon alliance et murmuré :

— Si tu savais ce que j’ai vraiment fait, tu ne porterais pas cette bague.

J’avais cru à une plaisanterie maladroite.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Il avait secoué la tête.

— Rien. Oublie ça. Je suis fatigué.

Puis il s’était endormi, me laissant éveillée avec cette phrase qui tournait dans ma tête.

Le lendemain matin, Richard était parti prendre une douche. Son smoking, qu’il avait posé sur une chaise, avait glissé au sol. En le ramassant, j’avais senti quelque chose de rigide dans la poche intérieure.

J’en avais sorti une enveloppe jaunie.

À l’intérieur se trouvait une photographie de ma voiture, prise après l’accident.

J’avais reconnu la carrosserie écrasée, le pare-brise brisé et le numéro d’immatriculation. Au dos, une date : celle de mon accident.

Mais ce n’était pas la photo qui m’avait glacé le sang.

C’était le document plié derrière.

Une copie d’un rapport d’intervention, avec le nom de Richard inscrit dans la liste des personnes présentes sur les lieux avant l’arrivée des secours.

Je l’avais relu trois fois.

Richard n’avait jamais été simplement l’infirmier qui avait pris soin de moi après mon accident.

Il avait été là cette nuit-là.

Et il m’avait caché pourquoi.

Quand il est sorti de la salle de bains, une serviette autour des épaules, il m’a trouvée assise au bord du lit, le document entre les mains.

Son visage s’est vidé de toute couleur.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans la poche de ton smoking. Pourquoi ton nom figure-t-il sur le rapport de mon accident ?

Il n’a pas répondu tout de suite. Il s’est assis en face de moi, les mains jointes.

— Je voulais te le dire.

— Quand ? Après dix ans de mariage ? Après que j’aurais eu un enfant avec toi ?

Il a baissé la tête.

— Cette nuit-là, je rentrais de garde. J’ai vu ta voiture quitter la route. J’ai appelé les secours et je suis descendu pour essayer de t’aider.

Je l’ai fixé.

— Tu étais sur les lieux avant les ambulanciers ?

— Oui.

— Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ?

Il a pris une inspiration tremblante.

— Parce que tu ne te souvenais de rien. Et parce que j’avais peur que tu découvres ce que j’avais fait juste avant l’accident.

Mon cœur s’est mis à battre plus vite.

— Qu’est-ce que tu avais fait ?

Il a sorti de sa poche un second papier, qu’il avait visiblement gardé avec lui.

C’était une déclaration écrite, datée de quelques jours après l’accident.

— Je conduisais derrière toi, a-t-il fini par avouer. Nous avions quitté le même restaurant. J’avais remarqué que tu avais du mal à tenir ta trajectoire. Je pensais que tu étais fatiguée. J’aurais dû appeler quelqu’un, ou au moins te prévenir. Mais j’ai continué ma route.

— Tu savais que j’étais en danger et tu n’as rien fait ?

— Je ne savais pas que tu allais avoir un accident. Quand ta voiture a quitté la route, je me suis arrêté immédiatement. J’ai appelé les secours. Je suis resté près de toi jusqu’à leur arrivée.

Je me suis levée, les jambes tremblantes.

— Et tu as attendu que je perde la mémoire pour venir travailler dans le service où j’étais hospitalisée ?

— Non ! Je travaillais déjà dans cet hôpital. J’ai demandé à être retiré de ton équipe dès que j’ai compris que tu étais la conductrice. Mais nous nous sommes recroisés pendant ta rééducation. Je n’ai jamais voulu profiter de ta situation.

Je ne savais plus quoi croire.

— Tu m’as raconté que nous nous étions rencontrés par hasard.