Le troisième coup ne vint jamais.
À la place, une voix féminine s’éleva derrière la porte.
— Claire, ma chérie… Je sais que tu es là. Ouvre-moi. Nous avons tellement de choses à nous dire.
Monique.
Même après trois années de silence, je reconnus cette douceur artificielle. C’était la voix qu’elle utilisait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose sans avoir l’air de le réclamer.
Je regardai Julien. Il secoua la tête, les lèvres serrées.
— Ne lui réponds pas.
Je pris son visage entre mes mains.
— Écoute-moi. Pendant trois ans, elles ont cru que j’étais morte. Elles ont eu tout ce temps pour préparer leur coup. Moi, j’ai eu trois ans pour apprendre à ne plus faire confiance aux apparences.
Je sortis de la doublure intérieure de ma veste un petit téléphone noir. Il n’avait ni carte SIM classique ni application visible. C’était un appareil sécurisé que j’utilisais pour mes missions les plus sensibles.
Julien écarquilla les yeux.
— Tu l’as encore ?
— Je n’ai jamais cessé de l’avoir.
Je composai un numéro mémorisé depuis longtemps.
Une sonnerie.
Deux.
— Centre de coordination, répondit une voix.
— Protocole Aurore. Identifiant Claire Delmas. Je demande l’activation immédiate du dispositif de protection et la conservation des preuves liées à mon identité.
Un silence bref.
— Madame Delmas ? Nous vous croyions décédée.
— C’est précisément le problème.
Je donnai le code de vérification, puis l’adresse de la maison. Je ne leur demandai pas de croire mon histoire. Je leur demandai de la vérifier.
De l’autre côté de la porte, Monique perdit soudain patience.
— Julien ! Ouvre immédiatement !
Un bruit métallique retentit. Pascal tentait d’ouvrir la serrure.
Je glissai le téléphone dans ma poche et observai la pièce. Une fenêtre étroite donnait sur le petit patio intérieur. Au-dessus du lavabo, un miroir dissimulait l’ancien panneau de commande de la ventilation.
Je connaissais cette maison mieux qu’eux.
J’avais personnellement supervisé sa rénovation.
— Derrière le miroir, murmurai-je à Julien, il y a une trappe technique. Elle donne sur le couloir de maintenance.
Il me fixa, stupéfait.
— Tu avais prévu une sortie ?
— Non. J’avais prévu qu’un jour, quelqu’un pourrait avoir besoin d’aide.
Nous ouvrîmes le panneau. Derrière, un passage étroit menait à un local de maintenance, puis à une porte donnant sur le garage.
Julien avançait difficilement. Je passai son bras autour de mes épaules et le soutins jusqu’au local.
Au moment où nous atteignîmes la porte du garage, un claquement résonna derrière nous.
La porte de la salle de bains venait de céder.
— Ils sont partis ! cria Pascal.
Puis Monique, plus froide :
— Retrouvez-les. Et surtout, récupérez le document. Sans cette signature, tout s’écroule.
Je m’arrêtai.
Le document.
Je compris enfin pourquoi elles tenaient tant à me garder consciente.
Elles ne voulaient pas seulement que je signe un transfert de propriété. Elles avaient besoin d’une déclaration attestant que j’avais volontairement confié mes pouvoirs à Élodie avant mon départ, puis accepté de disparaître pour des raisons personnelles.
Un faux récit dans lequel j’aurais été à la fois vivante, consentante et absente.
Cette déclaration aurait donné une apparence de légitimité à des décisions prises pendant trois ans.
— Elles ont fabriqué une version de moi qui leur obéit, dis-je.
Julien baissa les yeux.
— Elles m’ont montré des documents. Des courriels. Des enregistrements. Elles disaient que tu avais organisé tout ça avec Élodie et que tu m’avais abandonné.
Je sentis ma colère se fissurer.
— Tu les as crues ?
Il ne chercha pas à se défendre.
— Au début, non. Puis j’ai commencé à douter. Elles me donnaient des médicaments, me privaient de sommeil, me répétaient que j’étais malade. À force, je ne savais plus ce qui était vrai. Mais quand j’ai refusé de signer, elles ont cessé de faire semblant.
Je lui serrai la main.
— Tu as essayé de résister. C’est ce qui compte maintenant.
Nous sortîmes par le garage, mais une voiture noire était stationnée devant le portail. Pascal nous avait devancés.
Il descendit, une main dissimulée dans la poche de sa veste.
— Madame Delmas, vous devriez rentrer. Tout le monde est inquiet pour vous.
Je m’avançai d’un pas.
— Alors appelez la police.
Son sourire disparut.
— Vous ne comprenez pas la situation.
— Au contraire. Je la comprends très bien. Vous travaillez pour des personnes qui ont déclaré ma mort, falsifié des documents et séquestré mon mari. Vous avez encore le choix de décider de ce que vous ferez ensuite.
Il hésita.
Ce fut suffisant.
Au loin, des sirènes retentirent.
Pascal jeta un regard vers le portail, puis vers la maison. Il recula lentement, comme s’il cherchait à calculer le prix de sa loyauté.
Il n’eut pas le temps de prendre une décision.