Camille resta silencieuse, le regard fixé sur la photographie du document que sa mère tenait encore entre les mains.

— Six mois, murmura-t-elle. Ils ont attendu six mois avant que Julien me rencontre.

Elle essaya de se souvenir de leur première conversation. Julien lui avait parlé de son travail, de ses projets, de son goût pour les vieux bâtiments lyonnais. Il avait semblé sincèrement intéressé par elle. Il se souvenait de détails insignifiants, lui envoyait des messages le matin et l’attendait parfois devant son agence avec un café.

Elle avait cru que c’était de l’amour.

— Maman, et si toute notre histoire avait été organisée ?

Claire s’assit près d’elle.

— Alors nous le découvrirons. Mais tu n’as pas à résoudre cette énigme aujourd’hui. Tu dois d’abord te remettre de ce qu’ils t’ont fait.

Camille secoua la tête.

— Je veux savoir qui j’ai épousé.

À huit heures du matin, Sophie Renard arriva à l’hôpital avec un dossier épais. Elle avait consulté les premières pièces accessibles concernant la succession d’Auguste Varenne et retrouvé la trace de la société qui avait commandé l’enquête généalogique.

— Ce que nous avons découvert est plus grave que je ne le pensais, annonça-t-elle.

Elle posa plusieurs documents sur la table.

Auguste Varenne, fondateur de l’empire industriel familial, avait prévu dans ses dispositions successorales qu’une partie importante de ses titres revienne à une branche de sa descendance longtemps tenue à l’écart. Madeleine Morel, sa fille reconnue tardivement, avait été la première bénéficiaire de cette branche.

Au fil des générations, les droits avaient été administrés par une structure patrimoniale indépendante.

— Les documents indiquent que Camille pourrait être la bénéficiaire finale, expliqua Sophie. La date de ses trente ans semble déterminante. Mais nous devons vérifier les actes originaux, les modifications éventuelles et les conditions exactes avant de confirmer l’étendue de ses droits.

— Et les 38 % ? demanda Claire.

— C’est la participation évoquée dans les documents historiques. Il faut encore déterminer ce qu’elle représente aujourd’hui et quels titres sont effectivement concernés. Mais si les dispositions sont toujours applicables, il s’agit d’un patrimoine considérable.

Camille regarda les pages sans parvenir à les lire.

— Pourquoi auraient-ils voulu me cacher tout cela ?

Sophie désigna le projet de rendez-vous chez le notaire.

— Parce que la fin de l’administration temporaire pourrait leur faire perdre le contrôle de ces titres. Si tu devenais pleinement décisionnaire, tu pourrais choisir toi-même leur gestion. Le dossier qu’ils voulaient te faire signer semble destiné à organiser les choses en leur faveur.

— Ils voulaient que je leur donne mon héritage ?

— C’est ce que les documents laissent craindre. Nous devons néanmoins examiner les actes complets avant de conclure définitivement.

Camille ferma les yeux.

Pendant quatre ans, Julien lui avait conseillé de lui faire confiance pour ses placements. Il avait insisté pour qu’elle lui confie certains courriers administratifs. Il avait même plaisanté, un soir, en disant qu’elle finirait par devenir l’une des femmes les plus riches de Lyon.

Elle avait ri avec lui.

Elle ignorait qu’il connaissait peut-être déjà la vérité.

Sophie ouvrit alors un ordinateur portable.

— Il y a un élément supplémentaire. J’ai retrouvé une référence à un rapport commandé par une société de conseil liée au groupe Varenne, cinq ans avant aujourd’hui. Nous allons essayer d’obtenir les documents disponibles par les voies appropriées.

Quelques heures plus tard, une copie d’un courriel ancien fut retrouvée dans une archive professionnelle transmise à l’avocate.

Le message avait été envoyé par Thomas à Julien, peu après leur première rencontre.

« Maman confirme que c’est bien elle. Ne lui parle pas de la succession. Il faut d’abord qu’elle te fasse confiance. Nous avons moins de cinq ans pour régler cette situation. »

Camille sentit son cœur se contracter.

Mais le message suivant fut pire.

Julien avait répondu :

« Compris. Je ne veux pas qu’elle découvre quoi que ce soit avant que nous soyons mariés. Après, ce sera beaucoup plus simple. »

Camille repoussa l’ordinateur.

— C’était donc ça.

Elle n’éclata pas en sanglots. Elle resta simplement assise, les mains posées sur ses genoux, comme si son corps avait cessé de comprendre ce qu’il devait faire.

— Quatre ans, murmura-t-elle. J’ai partagé ma vie avec un homme qui savait que notre mariage faisait partie d’un plan.

Claire l’enlaça.

— Tu as aimé quelqu’un qui t’a menti. Cela ne fait pas de toi une idiote, ma chérie.

Camille finit par pleurer contre l’épaule de sa mère.

Elle pleura pour les souvenirs qu’elle ne pourrait plus regarder de la même façon, pour les anniversaires, les voyages, les promesses et toutes les fois où elle avait défendu Julien face à ceux qui s’inquiétaient de son comportement.

Puis elle se redressa.

— Je veux porter plainte. Et je veux divorcer.

Sophie hocha la tête.