Thomas resta silencieux quelques secondes avant de répondre.
— Parce que j’ai préféré aider votre mère plutôt que d’arriver à l’heure à une réunion.
— Je sais ce que vous avez fait pour elle, monsieur Lemaire. Ce que je veux comprendre, c’est pourquoi votre patron semble si pressé de vous faire payer cette décision.
Thomas lui raconta toute la scène, depuis les reproches devant ses collègues jusqu’au carton qu’il avait rapporté chez lui. Nicolas ne l’interrompit pas une seule fois.
Lorsqu’il eut terminé, son interlocuteur poussa un long soupir.
— Je vois. Dans ce cas, j’aimerais vous rencontrer aujourd’hui. À dix-sept heures, si vous êtes disponible.
— Pour quelle raison ?
— Parce que je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Et parce que je ne veux pas prendre de décision sur la seule version de votre ancien employeur.
À dix-sept heures précises, Thomas entra dans un café discret près de La Défense. Nicolas Vasseur l’attendait près de la fenêtre, un dossier posé devant lui.
Il avait une cinquantaine d’années, une allure calme et un regard particulièrement attentif.
— D’abord, comment va votre mère ? demanda Thomas en s’asseyant.
Nicolas sourit.
— Elle va mieux. Les médecins pensent que vous lui avez peut-être sauvé la vie en appelant les secours aussi rapidement. Elle tenait absolument à vous remercier elle-même, mais elle est encore hospitalisée.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Ma mère s’appelle Françoise Vasseur. Elle a fondé le Groupe Harmonie Santé il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, elle en est toujours la présidente.
Thomas sentit son cœur accélérer.
Le Groupe Harmonie Santé.
Le contrat qu’il avait passé quatre mois à préparer.
— Vous voulez dire que… c’est votre mère qui devait assister à notre présentation ?
— Exactement. Elle devait venir avec moi et deux membres du comité de direction. Mais, à la dernière minute, nous avons modifié notre programme. Nous attendions votre présentation à neuf heures, pas à huit heures.
Thomas fronça les sourcils.
— Pourtant, mon patron m’avait dit que le rendez-vous était fixé à huit heures.
Nicolas ouvrit son dossier et en sortit une copie d’un courriel.
— Voici le message que nous avons envoyé à votre agence deux jours avant la réunion. Le rendez-vous avait été décalé à neuf heures pour permettre à ma mère d’assister à un examen médical préalable.
Thomas parcourut le document.
La date, les destinataires et l’heure étaient parfaitement visibles.
Son nom figurait dans la liste des participants.
Mais, dans la réponse de l’agence, Marc Delmas avait confirmé que lui-même présenterait le projet à neuf heures.
Thomas releva lentement les yeux.
— Je ne comprends pas. Marc m’a licencié parce qu’il prétendait que j’avais manqué une réunion à huit heures.
Nicolas joignit les mains.
— C’est précisément ce que nous cherchons à comprendre. Lorsque ma mère a appris que vous aviez été licencié après l’avoir aidée, j’ai demandé à notre équipe juridique de vérifier les faits. Nous avons découvert quelque chose d’assez troublant.
Il sortit une deuxième feuille.
— Votre patron avait déjà envoyé une proposition commerciale à notre groupe, en utilisant une stratégie presque identique à celle que vous aviez préparée. Sauf que le nom de l’auteur avait disparu.
Thomas sentit une colère froide lui monter dans la poitrine.
Depuis trois ans, il travaillait tard le soir, préparait des campagnes et élaborait des stratégies que Marc présentait souvent comme les siennes. Thomas avait accepté cette situation en pensant qu’un jour, ses efforts seraient enfin reconnus.
Mais cette fois, son patron avait franchi une limite.
— Vous pensez qu’il voulait s’approprier mon travail ?
— Nous avons des raisons sérieuses de le croire. Nous allons vérifier les documents originaux et les échanges internes que vous pourrez légalement nous transmettre. Mais je ne veux pas vous faire de promesses avant d’avoir tous les éléments.
Thomas acquiesça.
Pour la première fois depuis son licenciement, quelqu’un lui posait des questions sans chercher à le rabaisser.
Puis Nicolas lui tendit une carte de visite.
— J’aimerais vous proposer un entretien avec notre équipe de communication. Nous allons lancer plusieurs projets et nous cherchons quelqu’un capable de concevoir une stratégie de communication globale. Votre travail nous a été recommandé avant même cet incident.
Thomas resta interdit.
— Mais je n’ai même pas pu présenter mon projet.
— Nous avons étudié les documents que votre agence nous a transmis. Votre approche était celle qui répondait le mieux à nos besoins. Nous voulons rencontrer la personne qui l’a conçue.
Thomas baissa les yeux vers la carte.
Il n’avait pas encore retrouvé son emploi, et rien n’était signé. Pourtant, quelque chose venait de changer : il n’était plus seulement l’homme qui avait perdu son travail.
Il était redevenu un professionnel dont on reconnaissait la valeur.
Avant de se séparer, Nicolas lui posa une dernière question.