Armand recula d’un pas.

L’homme qui venait de sortir de la première voiture était son ancien directeur comptable, Philippe Garnier. Il avait travaillé pour lui pendant 22 ans avant de disparaître mystérieusement six mois plus tôt.

Philippe tenait un petit enregistreur numérique, jauni par le temps.

— Vous m’aviez dit que cet appareil avait été détruit, souffla Armand.

— Vous m’aviez dit que personne ne retrouverait jamais les originaux, répondit Philippe. Nous avons tous les deux eu tort.

Mathieu sentit son cœur accélérer.

— Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

Philippe regarda Armand avant de répondre.

— La conversation que votre mère avait enregistrée, il y a 17 ans. Et plusieurs autres que j’ai conservées depuis.

Mathieu eut l’impression que le monde s’arrêtait.

Sa mère avait donc réussi à préserver la preuve qu’elle cherchait avant sa mort.

Philippe expliqua que Claire lui avait confié l’enregistreur après avoir découvert les premières irrégularités dans les comptes. Elle craignait qu’Armand ne puisse faire disparaître les documents. Philippe avait promis de remettre les preuves à une avocate, mais il avait reculé au dernier moment, effrayé par les menaces contre sa propre famille.

Il avait gardé l’appareil caché pendant des années.

Lorsqu’il avait appris que Lucien risquait de perdre sa maison selon une méthode semblable à celle utilisée contre Claire, il avait finalement décidé de témoigner.

Armand tenta de reprendre son calme.

— Cet appareil ne prouve rien. N’importe qui peut fabriquer un enregistrement.

— C’est pour cela que les originaux seront remis aux enquêteurs, répondit Philippe. Ils vérifieront leur authenticité.

Mathieu sortit alors son téléphone et montra l’enregistrement qu’il venait de réaliser dans la cour.

— Et celui-ci est tout récent. Vous venez de menacer un homme âgé pour lui faire signer un document contesté.

Armand fixa le téléphone.

— Tu crois pouvoir me détruire avec quelques papiers ?

— Non. Je crois que vous vous êtes détruit vous-même, à force de penser que personne n’oserait les réunir.

Des sirènes retentirent au bout de la rue.

Mathieu avait prévenu les autorités avant d’entrer dans la propriété. Son avocate avait transmis les éléments déjà recueillis aux enquêteurs, et une équipe avait accepté d’intervenir après avoir été informée du risque de pression sur Lucien.

Les policiers entrèrent dans la cour et séparèrent les personnes présentes. Ils recueillirent les premières déclarations, sécurisèrent les documents et demandèrent à Lucien de recevoir des soins.

Armand fut emmené pour être entendu dans le cadre de l’enquête. Il protesta, affirma que Mathieu cherchait à se venger et déclara que toutes ses opérations étaient légales.

Cette fois, pourtant, les enquêteurs disposaient de plusieurs pistes indépendantes : les anciens relevés, les signatures contestées, les témoignages de victimes, les documents comptables et les enregistrements dont l’authenticité devait être examinée.

L’enquête ne se termina pas en une nuit.

Pendant plusieurs mois, des experts comparèrent les signatures, analysèrent les mouvements financiers et vérifièrent les contrats. Certaines opérations furent expliquées par des accords que les victimes avaient effectivement signés. D’autres révélèrent des frais non justifiés et des documents dont les circonstances de création restaient suspectes. Les responsabilités individuelles furent établies progressivement.

L’enregistrement de Claire joua un rôle important. On y entendait Armand expliquer comment les pénalités pouvaient être ajoutées à certains dossiers pour rendre les remboursements presque impossibles, puis évoquer la possibilité de récupérer les biens garantis lorsque les emprunteurs ne pourraient plus suivre.

D’autres pièces corroborèrent plusieurs passages de la conversation.

Au terme de la procédure, Armand fut condamné pour les infractions financières et les faits de contrainte établis par les tribunaux. Plusieurs victimes obtinrent une indemnisation, même si toutes ne purent récupérer l’intégralité de leurs pertes. Des sociétés liées à ses activités furent placées sous administration ou liquidées selon leur situation.

Mathieu assista à l’audience finale sans chercher à attirer l’attention.

Lorsque son oncle fut conduit hors de la salle, leurs regards se croisèrent.

Armand semblait avoir vieilli de dix ans. Il s’arrêta devant Mathieu.

— Tu aurais pu venir me voir. Tu aurais pu me demander de l’argent.

Mathieu se rappela la pluie, le portail noir et le goût du sang dans sa bouche. Il se rappela aussi les 83 € qu’il avait comptés dans sa chambre après la mort de sa mère.

— Je suis venu vous voir, répondit-il. J’avais 15 ans. Je vous ai supplié de m’aider à enterrer ma mère.

Armand ne répondit pas.

— Vous m’avez appris à vivre sans demander. J’ai simplement suivi votre conseil. Je n’ai plus jamais rien attendu de vous.

Il se détourna.

Quelques semaines plus tard, Mathieu retourna à l’atelier de Lucien, qui avait pu conserver sa maison grâce à la suspension de la procédure de saisie et à la révision de son dossier. Son cas devait encore être réglé définitivement, mais les premières conclusions avaient permis d’écarter plusieurs montants contestés.

Mathieu posa une enveloppe brune sur l’établi.