Claire resta immobile devant Antoine, le médaillon serré dans sa main.

« Depuis combien de temps tu sais qui elle est ? »

Antoine baissa les yeux.

« Claire, laisse-moi t’expliquer. »

« Depuis combien de temps ?! »

Sa voix résonna dans l’escalier. À l’étage, Louise venait de sortir de la salle de bains, enveloppée dans le peignoir. Elle s’était arrêtée près de la porte, comme si elle craignait d’être la cause d’une dispute.

Antoine inspira profondément.

« Trois semaines. »

Claire eut un rire bref, sans joie.

« Trois semaines ? Tu as fait entrer ma propre mère dans cette maison, tu m’as demandé de la laver comme si elle était un fardeau, et tu as attendu que je la reconnaisse toute seule ? »

« Je ne savais pas si c’était vraiment elle. »

« Alors pourquoi ne m’as-tu rien dit ? »

Antoine passa une main sur son visage.

Trois semaines auparavant, pendant une maraude, il avait rencontré Louise sous un abri près d’une station de métro. Elle avait refusé son aide au début, puis accepté un café et une couverture. En discutant avec elle, il avait remarqué qu’elle portait au cou une vieille chaîne cassée, sur laquelle restait accroché un minuscule morceau d’argent.

Il lui avait demandé son nom.

Elle avait répondu qu’elle ne s’en souvenait plus.

Mais, quelques jours plus tard, en l’aidant à chercher des documents dans son sac, il avait découvert un vieux papier jauni portant le nom de Marianne Delmas, ainsi qu’une adresse à Tours.

Antoine connaissait ce nom.

Claire lui avait raconté l’histoire de sa mère à plusieurs reprises. Elle lui avait montré les photographies, le médaillon et même les coupures de presse évoquant l’incendie.

Il avait alors contacté un ancien enquêteur privé, qui lui avait confirmé qu’une femme correspondant à la description de Louise avait été signalée à plusieurs reprises dans différentes villes.

« Je voulais être certain avant de te donner de faux espoirs », expliqua-t-il. « Et je voulais qu’elle soit examinée par un médecin. Elle est très fragile, Claire. »

« Alors tu aurais pu me parler. Tu aurais pu me laisser décider si je voulais la rencontrer. »

Il ne trouva rien à répondre.

Claire se retourna vers Louise. La vieille femme tenait le peignoir fermé d’une main. Son regard allait de l’un à l’autre avec une inquiétude presque enfantine.

« Madame… je suis désolée. Je ne voulais pas vous faire de peine. Je ne sais pas pourquoi votre mari m’a amenée ici. Je ne me souviens de presque rien. »

Ces mots achevèrent de briser Claire.

Elle s’approcha lentement.

« Vous n’avez pas à vous excuser. C’est moi qui vous ai traitée comme si vous étiez sale, comme si vous ne méritiez pas qu’on vous touche. »

Elle regarda ses propres mains. Quelques minutes auparavant, elle avait enfilé des gants pour éviter tout contact avec cette femme. Maintenant, elle aurait voulu pouvoir effacer ce geste.

« Je ne sais pas encore si vous êtes ma mère », murmura-t-elle. « Mais je suis désolée. Vraiment. »

Louise la regarda longuement, puis leva une main hésitante vers sa joue.

« Vous avez les yeux de quelqu’un que j’ai connu », souffla-t-elle.

Claire ferma les paupières.

C’était peu. Ce n’était pas une reconnaissance. Mais c’était assez pour lui donner envie de croire.

Le lendemain matin, Antoine emmena Louise à l’hôpital avec Claire. Une assistante sociale les aida à organiser un bilan médical et à rechercher d’éventuelles traces administratives. Les médecins constatèrent une grande fatigue, une dénutrition et des troubles de la mémoire qui nécessitaient des examens complémentaires. Ils refusèrent toutefois de tirer des conclusions définitives sur leur origine.

Pendant plusieurs jours, Claire resta auprès de Louise. Elle lui apporta des vêtements confortables, lui prépara du thé et lui montra des albums de famille.

Certaines photos ne provoquaient aucune réaction. D’autres semblaient l’agiter.

Puis, un après-midi, Claire ouvrit un album consacré à son enfance. Une photographie montrait une petite fille assise dans un jardin, les genoux écorchés, tandis qu’une jeune femme lui nouait un ruban rouge dans les cheveux.

Louise saisit brusquement la page.

Ses doigts se mirent à trembler.

« Le ruban… »

Claire s’assit près d’elle.

« Vous vous en souvenez ? »

Louise porta une main à sa tempe.

« Elle pleurait. La petite fille pleurait parce qu’elle avait perdu son ruban. Je lui avais dit que je lui en achèterais un autre… mais elle voulait celui-là. »

Claire sentit son cœur s’emballer.

C’était un souvenir qu’elle n’avait jamais raconté à Antoine. Un détail insignifiant, oublié depuis l’enfance.

« Maman… »

Louise se mit à pleurer sans comprendre pourquoi. Claire la prit dans ses bras. Pour la première fois depuis vingt-deux ans, elle serrait contre elle une femme qui pouvait être celle qu’elle avait pleurée toute sa vie.