Je regardai ma mère, incapable de prononcer un mot.

Monique avait les yeux rouges, les mains tremblantes et une chemise cartonnée serrée contre sa poitrine. Elle qui m’avait toujours conseillé d’éviter les conflits venait de traverser la ville pour me prévenir d’un danger qu’elle n’arrivait même pas à expliquer.

— Maman, assieds-toi. Raconte-moi tout depuis le début.

Brigitte éclata d’un rire méprisant.

— Quelle comédie ! Ta mère a mal compris un simple projet immobilier. Nous voulons seulement régulariser un accès, rien de plus.

— Alors pourquoi la menacer de procédure ? demandai-je.

Alain se leva lentement.

— Anaïs, tu es mariée à notre fils maintenant. Tu devrais comprendre que certaines décisions dépassent les intérêts individuels. Nous avons des projets importants et le terrain de ta mère nous serait très utile.

Je pris la chemise que ma mère me tendait.

Le terrain se trouvait à quelques kilomètres de Lyon. Mes parents en avaient hérité plusieurs années auparavant. Une petite maison y était construite, entourée d’un jardin que mon père entretenait chaque week-end. Il ne s’agissait pas d’une fortune, mais de leur sécurité pour la retraite.

Les premiers documents étaient des plans cadastraux. Le projet d’Alain prévoyait la création d’un accès pour desservir une parcelle voisine sur laquelle il envisageait de construire plusieurs logements.

Je tournai une page.

Une ligne rouge traversait une partie du terrain de mes parents.

— Pourquoi cette voie passe-t-elle chez vous ? demandai-je à ma mère.

— Parce qu’Alain affirme que son notaire lui a confirmé que nous étions obligés d’accepter. Il dit que notre parcelle bloque son projet et que nous devrons payer les frais si nous refusons.

Je parcourus les pages suivantes. Il y avait des courriers, une copie d’un projet d’accord et une lettre réclamant la signature de mes parents.

Mais quelque chose me frappa immédiatement.

Le projet d’accord portait mon nom.

Il indiquait que, comme épouse de Thomas, je reconnaissais avoir été informée de l’opération et accepter de faciliter les négociations avec mes parents.

Je n’avais jamais vu ce document.

— Qui a écrit ça ?

Alain détourna les yeux.

— C’est une formalité. Tu fais partie de la famille, et nous pensions que tu pourrais nous aider à trouver une solution.

— Vous avez utilisé mon nom sans mon autorisation.

— Ne monte pas tout en épingle, intervint Brigitte. Tu viens de te marier. Tu devrais être heureuse que nous voulions construire quelque chose pour l’avenir de Thomas.

Je reposai les papiers.

— L’avenir de Thomas ne lui donne pas le droit de disposer du terrain de mes parents.

À cet instant, mon mari apparut dans l’encadrement de la porte.

Il avait un pansement discret au-dessus du sourcil et marchait avec raideur. En me voyant, il serra la mâchoire.

— Alors, tu es encore en train de retourner les gens contre moi ?

Je le regardai sans bouger.

— Hier soir, tu as levé la main sur moi. Ce matin, ta famille essaie de faire signer à mes parents un document concernant leur terrain. Et tu trouves encore le moyen de te présenter comme la victime ?

— Tu m’as fait tomber !

— Je me suis défendue quand tu as essayé de me frapper.

Brigitte se précipita vers son fils.

— Ne lui réponds pas. Elle cherche à te provoquer.

Puis elle se tourna vers moi.

— Tu vas présenter des excuses à Thomas, et nous oublierons cette histoire.

Je crus avoir mal entendu.

— Des excuses ?

— Oui. Une épouse ne met pas son mari dans une telle situation.

Je regardai Thomas. J’espérais, malgré tout, qu’il éprouverait un peu de honte. Qu’il reconnaîtrait au moins que sa main levée n’avait rien à faire dans notre mariage.

Il se contenta de dire :

— Si tu arrêtais de résister à tout ce qu’on te demande, personne n’aurait de problèmes.

Ces mots dissipèrent mes derniers doutes.

Je n’étais pas confrontée à une simple dispute conjugale. J’étais entrée dans une famille où l’obéissance était considérée comme une preuve d’amour, où l’argent était une affaire de pouvoir et où l’on croyait pouvoir utiliser les liens du mariage pour obtenir ce qu’on voulait.

Je me tournai vers ma mère.

— Nous allons partir.

Brigitte leva les bras au ciel.

— Tu ne peux pas quitter cette maison après cinq jours de mariage !

— Regarde-moi bien.

Je pris mon sac et les documents de ma mère. Thomas fit un pas vers moi, mais je reculai aussitôt.

— Ne me touche pas.

Il s’immobilisa.

Pour la première fois, je vis autre chose que de la colère dans ses yeux : de l’inquiétude.

Il savait que je ne céderais plus aussi facilement.

Avant de sortir, j’ajoutai :

— À partir de maintenant, tout ce qui concerne le terrain passera par les professionnels compétents. Et je ne discuterai plus seule avec vous de ce sujet.