Claire fixa la signature au bas du mandat. Elle connaissait chaque courbe de son écriture, chaque mouvement de sa main. Cette signature était presque parfaite.

Presque.

— Quand ce document a-t-il été établi ? demanda-t-elle à Maître Renaud.

— Il y a six semaines. Il autorise Julien à transférer une partie de vos participations vers une société luxembourgeoise. Si l’opération est finalisée, récupérer vos actifs sera beaucoup plus compliqué.

Claire releva les yeux vers son mari. Il riait maintenant avec deux investisseurs, comme si rien ne s’était passé.

Elle aurait pu traverser la salle, lui jeter le document au visage et exiger des explications devant tout le monde.

Mais elle comprit qu’il attendait précisément cela. Il voulait la faire passer pour une épouse jalouse et incontrôlable, incapable de distinguer ses émotions des affaires.

— Ne lui dites pas encore que nous avons découvert le faux, murmura-t-elle. Je veux savoir ce qui a déjà été transféré.

Maître Renaud acquiesça.

Pendant les deux semaines suivantes, Claire joua son rôle à la perfection. Elle continua de répondre aux appels de Julien, accepta ses excuses maladroites et le laissa croire qu’elle envisageait sérieusement le divorce.

Il se montra même plus affectueux.

Un soir, il lui apporta des fleurs.

— Je sais que ces derniers temps ont été difficiles, dit-il. Mais tu peux me faire confiance. Je veux simplement que nous nous séparions sans nous détruire.

Claire posa les fleurs sur la table.

— Alors pourquoi as-tu besoin de ma signature sur des documents que je n’ai jamais vus ?

Le visage de Julien se figea une fraction de seconde.

Puis il sourit.

— Tu parles de quoi ?

— De rien. Je voulais seulement savoir si tu étais honnête avec moi.

Il l’embrassa sur le front avant de partir dans son bureau.

Claire attendit quelques minutes, puis consulta les documents que son avocate lui avait transmis par un canal sécurisé. Trois transferts avaient été préparés. Un seul avait été exécuté.

Le bénéficiaire était une société dont Élodie Caron détenait une partie du capital.

Claire sentit son estomac se nouer.

La maîtresse de son mari ne se contentait donc pas de rêver à sa maison. Elle participait au mécanisme destiné à la déposséder.

Mais le détail le plus inquiétant figurait dans un courriel adressé par Julien à son expert-comptable.

« Une fois les actifs déplacés, elle n’aura plus les moyens de contester. Elle acceptera le divorce pour sauver ce qui lui reste. »

Claire relut cette phrase plusieurs fois.

Puis elle enregistra une copie pour son avocate.

Le lendemain, Maître Renaud lui annonça une nouvelle découverte : le transfert exécuté reposait sur le mandat falsifié. Les documents bancaires montraient également que Julien avait présenté l’opération comme une décision autorisée par l’actionnaire majoritaire.

Or Claire n’avait jamais donné son accord.

— Nous pouvons demander des mesures judiciaires urgentes pour empêcher les autres transferts et préserver les preuves, expliqua l’avocate. Mais vous devez vous préparer à ce qu’il comprenne bientôt que nous avons découvert son stratagème.

Claire hocha la tête.

— Alors faisons les choses correctement.

Une demande fut déposée pour protéger les actifs concernés, et les conseils juridiques des sociétés impliquées furent informés du différend sur l’authenticité du mandat. Les opérations restantes furent suspendues dans l’attente des vérifications nécessaires.

Julien, lui, continuait à croire qu’il maîtrisait la situation.

Jusqu’au jeudi suivant.

Ce soir-là, il organisa un dîner privé dans leur appartement lyonnais. Élodie était présente, ainsi que Françoise, sa mère, et deux associés du groupe.

Claire comprit qu’il préparait une annonce.

Après le dessert, Julien se leva et leva son verre.

— Je voulais vous réunir pour vous annoncer qu’Élodie et moi allons officialiser notre relation. Claire et moi avons décidé de nous séparer à l’amiable.

Élodie lui prit la main, affichant un sourire triomphant.

Françoise ajouta :

— Il était temps que Julien puisse enfin construire sa vie avec quelqu’un qui le comprend.

Tous les regards se tournèrent vers Claire.

Elle posa calmement sa serviette sur la table.

— C’est amusant. Julien, tu annonces donc un divorce qui n’a pas encore été conclu, avec des biens dont tu ne possèdes pas seul les droits ?

Le sourire d’Élodie s’effaça.

Julien reposa son verre.

— Ne recommence pas.

Claire ouvrit la pochette qu’elle avait apportée.

— Voici le mandat portant ma prétendue signature. Voici les documents de transfert. Et voici les échanges qui montrent que vous prépariez cette opération sans mon consentement.

Elle posa les copies devant les invités.

Personne ne parla.

Julien se pencha vers elle.

— Tu n’as aucune idée de ce que tu fais.

— Au contraire. J’ai passé deux semaines à vérifier ce que tu pensais pouvoir me cacher.

Il parcourut les premières pages. Son visage se décomposa lorsqu’il reconnut le courriel qu’il avait envoyé à son comptable.

— Où as-tu trouvé ça ?