Sophie resta longtemps sans parler. Les mots de sa mère résonnaient dans sa tête : le nom de Bastien sur un contrat.

Bastien était l’homme qui l’avait aidée à traverser les premières années de son mariage. Il avait même été témoin à leur cérémonie civile. Comment pouvait-il être mêlé aux affaires d’Antoine ?

— Maman, tu es certaine d’avoir vu son nom ?

Monique hocha la tête.

— Il y avait un document avec plusieurs signatures. J’ai reconnu Bastien parce que son nom était écrit en haut de la page. Mais ce qui m’a fait peur, c’est une phrase : « transfert définitif des droits successoraux ».

Sophie sentit un frisson lui parcourir le dos.

Son père, Michel, était mort onze ans plus tôt. Il avait laissé à sa fille une somme importante, mais aussi un petit immeuble commercial à Villeurbanne. Sophie avait vendu cet immeuble avant son mariage pour financer leur appartement et conserver une réserve d’argent.

Du moins, c’était ce qu’elle croyait.

Elle appela Bastien et lui demanda de venir à l’hôtel. Il arriva une demi-heure plus tard, une chemise sous le bras.

— Tu as consulté les comptes ? demanda-t-il.

— Oui. Et ma mère a vu un contrat à ton nom dans le bureau d’Antoine.

Le visage de Bastien se figea une fraction de seconde.

Ce fut suffisant.

— Sophie, je peux t’expliquer.

— Alors explique.

Il posa sa chemise sur la table et sortit plusieurs copies de documents.

— Il y a six mois, Antoine m’a contacté pour me demander conseil au sujet d’un placement. Il m’a présenté des documents qui semblaient réguliers. J’ai accepté de vérifier certains éléments, mais je n’ai jamais autorisé qu’on utilise mon nom pour transférer ton argent.

— Et pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que je n’avais pas encore toutes les preuves. J’ai découvert des anomalies, puis Antoine a cessé de répondre à mes appels.

Sophie croisa les bras.

— Tu es avocat, Bastien. Tu veux que je croie que tu as simplement attendu ?

Il baissa les yeux.

— Non. J’ai commis une erreur. J’aurais dû te prévenir dès le premier doute.

Il lui tendit une copie d’un contrat. Une société appelée Mercier Patrimoine y apparaissait comme bénéficiaire de plusieurs virements. Au bas de la page figurait une signature attribuée à Sophie.

Elle la reconnut immédiatement.

Ce n’était pas la sienne.

Mais le document contenait une autre anomalie : le numéro d’une ancienne pièce d’identité qu’elle avait déclarée perdue trois ans auparavant.

Quelqu’un avait conservé ses informations personnelles et les avait utilisées pour préparer de faux documents.

— Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-elle.

— Dans un dossier qu’Antoine m’a envoyé pour vérification. J’ai conservé une copie lorsque j’ai compris que quelque chose n’allait pas.

— Et tu savais qu’il manquait de l’argent sur notre compte ?

— Je l’ai appris hier soir, après ton appel. Je ne savais pas que les virements étaient aussi importants.

Sophie ne lui accorda pas immédiatement sa confiance. Elle photographia les documents et les transmit à une autre avocate, recommandée par une collègue, afin d’obtenir un avis indépendant.

Cette dernière lui conseilla de sécuriser ses comptes personnels, de conserver les preuves et de faire constater les violences subies par Monique. Elle lui expliqua également que les transferts et les signatures contestées devaient être examinés séparément de la procédure de séparation.

Le soir même, Sophie reçut un appel d’un numéro inconnu.

— Si tu veux savoir pourquoi Antoine avait mille deux cents euros dans son tiroir, retrouve le vase bleu.

La communication fut coupée.

Sophie regarda sa mère.

— Le vase était cassé. Il n’y avait rien à l’intérieur.

Monique fronça les sourcils.

— Attends… Quand Antoine m’a poussée, le vase est tombé contre le meuble. J’ai entendu quelque chose rouler sous le canapé.

Elles retournèrent à l’appartement le lendemain, accompagnées d’un serrurier et d’un proche de confiance. Antoine n’était pas là. Sophie récupéra ses effets personnels et constata que les morceaux du vase avaient été rassemblés dans un sac-poubelle.

Sous le canapé, elle trouva un petit compartiment en plastique dissimulé dans le socle du meuble. À l’intérieur se trouvaient une clé USB et une enveloppe jaunie portant l’écriture de son père.

Sophie sentit ses jambes faiblir.

Sur l’enveloppe, Michel avait écrit : « Pour Sophie, si quelqu’un tente de lui prendre ce qui lui appartient. »

Elle ouvrit la lettre avec précaution.

Ma chérie, si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas réussi à te protéger comme je le voulais. L’immeuble que tu crois avoir vendu à un acheteur indépendant a été acquis par une société dont je connaissais les véritables propriétaires. J’ai découvert cette opération avant ma mort, mais je n’ai pas eu le temps de la faire annuler.

Sophie relut le passage.