Camille ne répondit pas immédiatement. Elle regardait la photographie, incapable de détacher ses yeux du visage de Maître Renaud, visible au fond de l’image, assis à la même table que Thomas et Antoine Darcourt.

— Pourquoi m’aidez-vous ? demanda-t-elle enfin à Mireille.

La vieille femme baissa les yeux vers son cabas.

— Parce que j’ai une petite-fille. Elle a perdu la garde de son fils après que son ancien compagnon a raconté qu’elle était instable. Elle a fini par renoncer à se battre. Depuis, elle ne voit presque plus son enfant. Quand j’ai entendu ces hommes parler de vous, j’ai compris que je ne pouvais pas rester silencieuse une deuxième fois.

Elle sortit une petite clé USB de l’enveloppe.

— Ce n’est pas tout.

Mireille expliqua qu’elle travaillait occasionnellement dans un cabinet de réception privatisé, où elle assurait le nettoyage après les événements. Le soir du dîner, elle avait trouvé un dossier oublié dans une banquette. Elle l’avait rapporté au responsable, qui lui avait demandé de le déposer dans un bureau fermé.

Avant de le faire, elle avait remarqué que plusieurs pages concernaient une société immobilière liée aux Valmont.

Elle avait photographié les documents, sans comprendre immédiatement leur importance.

— Je ne veux pas vous raconter des choses que je ne peux pas prouver, précisa-t-elle. Mais j’ai entendu Thomas dire que le juge avait « tenu sa part du marché ». Antoine lui a répondu que les quarante mille euros seraient versés une fois l’ordonnance rendue.

Camille sentit la colère monter, mais elle se força à respirer.

— Et mon avocat ?

— Thomas a dit qu’il avait été payé pour vous convaincre d’accepter un accord avant l’audience. Quand vous avez refusé, il aurait dû, selon lui, vous empêcher de présenter certains documents.

Camille se souvint du comportement étrange de Maître Renaud. De ses conseils contradictoires. De son insistance à ne pas contester les conclusions du psychiatre. De la manière dont il avait oublié de joindre plusieurs messages à son dossier.

Tout prenait un sens terrifiant.

Pourtant, elle savait qu’une photographie et des notes manuscrites ne suffiraient peut-être pas à renverser une décision concernant ses enfants.

— Je ne peux pas utiliser ces éléments n’importe comment, murmura-t-elle.

Mireille hocha la tête.

— Alors trouvez quelqu’un qui saura comment faire.

Cette nuit-là, Camille ne dormit presque pas. Elle relut chaque message de Thomas, rassembla les pièces de son dossier et conserva les fichiers originaux. Au petit matin, elle prit rendez-vous avec une nouvelle avocate spécialisée en droit de la famille et en contentieux impliquant des magistrats.

Elle s’appelait Maître Sarah Delmas.

Le dossier que personne ne devait découvrir

Sarah écouta Camille sans l’interrompre. Elle examina les pièces, demanda les dates précises et vérifia la provenance des documents.

Lorsqu’elle vit la photographie du restaurant, elle ne manifesta ni surprise excessive ni indignation théâtrale.

— Je comprends pourquoi vous êtes bouleversée, dit-elle. Mais nous allons distinguer ce que nous savons de ce que nous soupçonnons. Une décision défavorable ne prouve pas, à elle seule, une corruption. En revanche, les éléments que vous décrivez justifient des vérifications sérieuses.

— Est-ce que je peux récupérer mes filles ?

Sarah posa son stylo.

— Je ne peux pas vous le promettre. Nous devons agir sur deux fronts : contester la décision par les voies de recours appropriées et transmettre les soupçons de corruption aux autorités compétentes. Votre priorité reste la sécurité et l’intérêt d’Emma et Louise.

Elle expliqua à Camille qu’il fallait éviter toute confrontation avec Thomas, ne pas publier les documents sur les réseaux sociaux et ne pas tenter d’obtenir elle-même des preuves supplémentaires par des moyens illégaux.

— Si ce réseau existe réellement, dit-elle, ses membres ont probablement l’habitude de se protéger. Nous devons leur opposer des éléments vérifiables.

Sarah fit établir une copie sécurisée des fichiers, recueillit le témoignage détaillé de Mireille et demanda que les documents soient examinés par les autorités compétentes. Elle prépara également les démarches permettant de contester l’ordonnance et de faire réexaminer la situation des jumelles.

Trois jours plus tard, un premier élément nouveau apparut.

La société inscrite sur le ticket appartenait à une holding immobilière dont Antoine Darcourt était le bénéficiaire effectif. Or, quelques semaines avant le procès, cette holding avait conclu une opération avec une filiale du groupe Valmont.

Le montant de quarante mille euros correspondait à une facture de conseil.

Aucune preuve ne démontrait encore que cette somme avait été versée au juge Philippe Darcourt. Mais la coïncidence, ajoutée aux autres éléments, était suffisamment préoccupante pour déclencher des vérifications.

Puis Sarah reçut un appel d’un enquêteur.

— Maître, nous avons identifié une autre personne qui pourrait confirmer une partie des faits. Nous aimerions entendre votre cliente, avec son accord, sur plusieurs échanges ayant précédé l’audience.

Camille sentit ses mains trembler.