Élise ne bougea pas dans le couloir.

Derrière la porte de la cuisine, Philippe continuait de parler comme si le monde lui appartenait.

— Dès qu’elle aura signé les documents, je pourrai débloquer le financement. La maison servira de garantie. Clara remboursera ses dettes, Laurent récupérera sa commission et tout le monde sera tranquille.

Monique eut un petit rire.

— Et si Élise refuse ?

— Elle ne refusera pas. Je lui dirai que l’entreprise risque de perdre plusieurs chantiers et que les salariés seront licenciés. Elle a toujours eu besoin de sauver tout le monde.

Élise sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine.

Il connaissait ses faiblesses parce qu’elle les lui avait confiées. Il savait qu’elle ne supportait pas l’idée que des employés perdent leur travail. Il savait aussi qu’elle avait passé sa vie à réparer les problèmes des autres.

Et il comptait utiliser cette générosité contre elle.

Elle retourna dans sa chambre sans faire de bruit, ferma la porte et appela Maître Delmas, son avocate.

— Je crois que j’ai enfin compris ce qu’ils préparent.

Elle lui raconta ce qu’elle venait d’entendre, puis lui expliqua l’existence de la clause signée presque 29 ans auparavant.

Son père, Henri Morel, avait investi une somme considérable dans leur première société. Mais il connaissait les risques des affaires et avait imposé une condition très précise : une partie du capital apporté par Élise, provenant de son héritage, resterait protégée par un pacte d’associés.

Ce document prévoyait notamment que certaines opérations exceptionnelles exigeaient son accord écrit en tant qu’associée fondatrice.

Philippe avait accepté cette clause à l’époque, persuadé qu’elle ne servirait jamais.

Il avait oublié que les signatures ne disparaissent pas simplement parce que les années passent.

— Avez-vous encore l’original ? demanda l’avocate.

— Dans le coffre de la banque. Avec les actes de succession de mon père.

— N’y touchez pas seule. Demain, nous récupérerons les documents et nous demanderons une vérification juridique complète. Et surtout, ne signez rien.

Élise raccrocha.

Pour la première fois depuis des semaines, elle savait exactement quoi faire.

Le lendemain matin, Philippe posa une chemise bleue devant elle.

— J’ai besoin de ta signature sur ces documents.

Élise regarda les premières pages.

Il s’agissait d’un dossier de financement garanti par un bien immobilier.

Leur maison figurait parmi les garanties envisagées.

— Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de ce prêt ?

Philippe prit son air patient, celui qu’il utilisait autrefois lorsqu’il voulait lui expliquer pourquoi elle ne comprenait rien aux affaires.

— C’est une opération temporaire. Nous avons quelques difficultés de trésorerie. Rien de grave.

— Et les 645 000 € de prestations versées à Clara et à Giraud Conseil ?

Son visage se figea.

Un silence tomba sur la table.

— Qui t’a parlé de cet argent ?

— Ce sont les comptes de notre entreprise. J’ai encore accès aux documents.

— Tu n’as pas le contexte.

— Alors donne-le-moi.

Philippe se leva brusquement.

— Tu es en train de mettre en danger tout ce que nous avons construit !

Élise le regarda droit dans les yeux.

— Non. Je suis en train de découvrir ce que tu as fait de ce que nous avons construit.

Il repoussa sa chaise.

— Tu ne comprends pas ce qui se passe. Il y a des engagements, des investisseurs, des gens qui attendent leur argent.

— Et tu as décidé de prendre celui de l’entreprise pour payer les dettes de Clara ?

— Ce n’est pas aussi simple !

— Alors pourquoi as-tu besoin de ma maison en garantie ?

Philippe ne répondit pas.

Élise referma la chemise bleue et la repoussa vers lui.

— Je ne signerai rien avant que mon avocate ait examiné chaque page.

Son visage changea.

— Ton avocate ? Tu as engagé une avocate contre ton propre mari ?

— J’ai engagé une avocate pour protéger mes droits.

Il se pencha vers elle.

— Tu vas détruire notre famille pour une liaison ?

Élise sentit une étrange sérénité l’envahir.

— Ce n’est pas la liaison qui m’a conduite chez une avocate, Philippe. C’est la fraude que je soupçonne, les comptes que tu refuses d’expliquer et les documents que tu veux me faire signer sans me donner d’informations.

Elle se leva et quitta la pièce.

Cette fois, elle n’attendit pas qu’il lui donne la permission de partir.

À 14 heures, elle retrouva Maître Delmas à la banque.

Le coffre contenait plusieurs enveloppes, des actes notariés et un dossier jauni portant l’écriture de son père.

Au milieu se trouvait le pacte d’associés.

L’avocate le parcourut avec attention, puis demanda une copie certifiée.

— Cette clause ne vous donne pas automatiquement le contrôle de toute l’entreprise, expliqua-t-elle. En revanche, elle peut vous permettre de contester certaines opérations si les conditions prévues n’ont pas été respectées. Nous allons faire examiner les décisions prises et vérifier les mouvements de fonds.