— Une seule soirée ? demanda Marc.

Claire acquiesça. Ses doigts tremblaient sur le drap.

— Le 14 juillet 1986. Nous avions 14 ans. Philippe, toi et moi étions chez mes parents, dans leur ancienne maison à Annecy. Tu te souviens de l’incendie ?

Marc sentit son visage se décomposer.

Bien sûr qu’il s’en souvenait.

Quarante ans plus tôt, un incendie avait ravagé une partie de la maison familiale de Claire. Son père, André Delmas, avait été retrouvé mort dans son bureau. L’enquête avait conclu à un accident électrique. Claire, alors adolescente, avait été envoyée vivre chez sa tante pendant plusieurs mois.

Philippe et Marc avaient assisté aux funérailles.

Mais il y avait un détail que personne n’avait jamais évoqué.

— Pourquoi tu me parles de cette nuit ? demanda Marc.

Claire tourna la tête vers la fenêtre.

— Parce que mon père n’est pas mort à cause de cet incendie.

Marc resta immobile.

— Comment peux-tu en être certaine ?

— Trois semaines avant mon malaise, j’ai trouvé une enveloppe cachée dans un vieux coffre de ma mère. À l’intérieur, il y avait des lettres, des relevés bancaires et une photographie. Mon père avait découvert que quelqu’un détournait de l’argent de son entreprise.

Elle marqua une pause.

— Et cette personne, c’était le père de Philippe.

Marc sentit un frisson lui parcourir le dos.

Le père de Philippe avait été comptable pour l’entreprise des Delmas pendant plusieurs années. Après l’incendie, il avait quitté la région et était mort quelques années plus tard. À l’époque, personne n’avait soupçonné quoi que ce soit.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que je n’avais pas encore toutes les preuves. Et parce que Philippe a découvert que je cherchais.

Claire ferma les yeux.

— Il m’a demandé ce que j’avais trouvé. Il était terrifié. Pas seulement parce que son père pouvait avoir commis un crime. Il avait peur que je découvre qu’il avait lui-même hérité de quelque chose que mon père avait essayé de récupérer.

Marc se leva.

— Tu veux dire que Philippe connaissait l’histoire depuis le début ?

— Je crois qu’il en connaissait une partie. Mais j’ai découvert autre chose dans les documents.

Elle le regarda droit dans les yeux.

— Une lettre adressée à toi.

Marc sentit ses jambes se dérober.

— À moi ?

— Oui. Ton nom, ton adresse de l’époque, et une phrase écrite par mon père : « Marc doit savoir ce qui s’est réellement passé cette nuit-là. »

Le silence devint insupportable.

Marc s’assit lentement.

Il revit soudain une scène qu’il avait enfouie pendant quarante ans : son père, debout dans la cuisine, lui interdisant de retourner chez les Delmas après l’incendie. Il avait alors 17 ans. Son père lui avait dit que la famille traversait une période difficile et qu’il fallait la laisser tranquille.

Marc avait obéi.

Il avait toujours pensé que c’était par respect.

Et si c’était par peur ?

Le lendemain matin, Sophie Lemaire revint à l’hôpital accompagnée d’un enquêteur. Claire leur remit les copies des documents qu’elle avait conservées dans un coffre bancaire. L’enquête sur la tentative d’empoisonnement venait de prendre une dimension inattendue.

Les policiers découvrirent que Philippe avait effectué plusieurs virements vers une société créée sous un nom différent, mais reliée à une ancienne structure appartenant à sa famille. Des archives comptables indiquaient que cette société avait reçu, des décennies plus tôt, des sommes provenant de l’entreprise des Delmas.

Quant à l’assurance-vie, le montant exact était de 5 millions d’euros. Le premier chiffre communiqué à Marc ne correspondait qu’à une partie des garanties du contrat.

Philippe fut interpellé le soir même.

Lors de son interrogatoire, il nia d’abord avoir voulu tuer sa femme. Il affirma que le patch avait été posé par erreur et que Claire avait probablement fait une réaction à un autre produit.

Mais les enquêteurs possédaient les relevés de stock, les messages échangés avec une intermédiaire chargée de préparer le contrat d’assurance et les images d’une caméra de surveillance montrant Philippe quittant son officine avec la boîte manquante.

Puis Sophie lui présenta une copie de la lettre d’André Delmas.

Philippe pâlit.

— Où avez-vous trouvé ça ?

— Ce n’est pas la question, répondit-elle. Pourquoi votre père a-t-il transféré cet argent ?

Philippe resta silencieux.

Après plusieurs heures, il finit par avouer que son père avait détourné des fonds et qu’André Delmas avait menacé de le dénoncer. Il prétendit ne pas avoir participé à l’incendie, mais reconnut avoir découvert, plusieurs années auparavant, des documents prouvant que son père avait payé quelqu’un pour provoquer un court-circuit dans le bureau d’André.

— Vous saviez donc que votre père avait pu provoquer sa mort ? demanda l’enquêteur.

Philippe baissa la tête.

— Je savais qu’il y avait quelque chose de grave. Je ne savais pas tout.