— Elle enregistrait quand même…
Claire porta une main à sa bouche.
— Lucas, qu’est-ce que tu veux dire ?
Le garçon fixa le plafond, comme s’il revoyait la scène.
— Thierry a trouvé la caméra. Il l’a prise dans la bibliothèque et il a dit qu’il allait la jeter. Mais après, je l’ai vue dans son sac. Il a téléphoné à quelqu’un. Il a dit : « Elle ne verra jamais ce qu’on a enregistré. »
Marc sentit son cœur accélérer.
— Tu as entendu à qui il parlait ?
Lucas hocha la tête.
— Il a dit « Philippe ».
Claire se figea.
Marc remarqua immédiatement sa réaction.
— Qui est Philippe ?
Elle s’assit lourdement sur une chaise.
— Philippe, c’est mon frère.
Le silence qui suivit fut plus terrible que les cris de la journée.
Philippe Morel, le frère aîné de Claire, était celui qui avait présenté Thierry à sa sœur. Il avait assisté à leur premier dîner, encouragé leur relation et, quelques mois plus tôt, insisté pour que Claire fasse confiance à cet homme « capable de remettre de l’ordre dans sa vie ».
Marc ne l’avait jamais apprécié, mais il n’avait jamais imaginé qu’il puisse être impliqué dans les violences subies par son neveu.
— Pourquoi Thierry aurait-il appelé ton frère pour parler d’une caméra ? demanda-t-il.
Claire secoua la tête, incapable de répondre.
Marc sortit dans le couloir et appela Maître Vernier.
— Il y a une caméra cachée. Elle a peut-être enregistré les violences. Et Thierry l’aurait emportée.
Élodie réfléchit quelques secondes.
— Donne tout cela aux enquêteurs. Ne cherche pas à récupérer l’appareil toi-même. S’il contient des preuves, il faut que sa découverte et son exploitation soient documentées correctement.
Marc retourna dans la chambre.
Lucas s’était endormi, épuisé, la main gauche serrée autour d’un petit dinosaure en plastique.
Marc resta près de lui jusqu’au matin.
Il ne savait pas encore que cette caméra allait révéler bien davantage que les violences commises contre son fils.
Le lendemain, à 9 h 15, les enquêteurs commencèrent leurs auditions.
Thierry maintenait sa version : Lucas était tombé en jouant, puis avait accusé son beau-père parce qu’il n’acceptait pas les règles imposées à la maison.
Mais les policiers disposaient déjà de plusieurs éléments troublants : la batte retrouvée dans le séjour, les blessures de l’enfant, son récit spontané et les déclarations du gardien, qui avait entendu Thierry menacer quelqu’un à travers la porte de la salle de bains.
Surtout, Lucas avait décrit avec précision plusieurs incidents antérieurs.
Un coup porté avec une ceinture.
Une poussée contre une commode.
Des heures passées enfermé dans sa chambre pour des fautes insignifiantes.
À chaque fois, Thierry lui avait répété la même chose : personne ne le croirait.
Les enquêteurs demandèrent également à Claire de remettre tous les éléments en sa possession concernant la caméra.
Elle finit par avouer qu’elle l’avait installée après avoir découvert des bleus sur le dos de Lucas, trois semaines auparavant.
— Je voulais comprendre ce qui se passait quand je n’étais pas là, expliqua-t-elle d’une voix brisée.
— Et pourquoi ne pas avoir éloigné immédiatement votre fils de cet homme ? demanda l’enquêtrice.
Claire baissa les yeux.
— Thierry disait que Lucas mentait. Il disait qu’il cherchait à nous séparer. Et… je voulais croire que ce n’était pas possible.
— Vous aviez pourtant suffisamment de doutes pour installer une caméra.
Claire se mit à pleurer.
Elle n’avait pas frappé son fils. Mais elle avait choisi de repousser ses soupçons, et cette décision avait laissé Lucas seul face à un adulte dont il avait peur.
Marc ne cherchait pas à l’humilier. Il ne pouvait simplement plus supporter qu’on confonde ses regrets avec une preuve d’innocence.
Trois jours plus tard, un appel des enquêteurs bouleversa toute l’affaire.
La caméra avait été retrouvée.
Elle n’était pas dans les affaires de Thierry, mais dans un box de stockage loué au nom de Philippe Morel.
Les images récupérées montraient plusieurs scènes de violence. On y voyait Thierry saisir Lucas par le bras, le pousser contre un meuble et le menacer pour qu’il cesse de pleurer.
Puis venait l’enregistrement du jour de l’agression.
Après avoir frappé l’enfant avec la batte, Thierry avait quitté la pièce en laissant Lucas seul. Quelques minutes plus tard, il était revenu, avait ramassé la caméra et s’était adressé à quelqu’un au téléphone.
La voix était parfaitement audible.
— C’est fait. Le gamin ne dira rien. Claire est trop occupée à sauver notre arrangement pour regarder ce qui se passe vraiment.
Une autre voix répondit :
— Et l’argent ?
— Les vingt-huit mille euros sont partis comme prévu. Mais il faut que Marc garde la garde alternée encore quelques mois. Après, on pourra présenter le dossier comme prévu.
L’enregistrement s’interrompait quelques secondes, puis reprenait.